Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

Mes histoires de médiéviste

Faire la cour aux manuscrits

Depuis la salle des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France

Saint des saints, lieu sacré. Alentour, des boiseries odorantes, des manuscrits passés, des lecteurs à l'air concentré. Et moi au milieu de tout cela, face au cartulaire des chapelains de la cathédrale de Laon, Nouv. acq. lat. 3098, du XIIIème - XIVème s., beau petit in quarto aux folios serrés dans une reliure carton due à une belle restauration. Silence, toujours. Tapotis sur les claviers d’ordinateur. Bruit sourd des moteurs des lecteurs de microfilms. Ambiance unique.

Que faire de ce vieux manuscrit ? Le dépouiller brutalement ? Le lire ligne à ligne ? Le retourner dans tous les sens, y chercher les traces matérielles de sa conception, chercher l’âge du scribe ?

Les manuscrits. J'y suis bien. Mais ici l'ambiance est tellement feutrée, les manuscrits y sont comme des bébés que l'on visite entre deux séjours à la couveuse, comme ces pages d'herbiers anciens que l'on tourne avec une prudence extrême pour ne pas voir les feuilles séchées tomber en poussière. Ah, dans les dépôts d'archives de province, l'ambiance est plus bonhomme. Ici tout suinte l'hyperrespect. Lieu sacré, décidément.

Les manuscrits. Devant moi, une jeune étudiante à l'air sec et au visage fermé, doctorante certainement. Une méchante grimace barre son visage blanc qui va de l'ordinateur portable au manuscrit XVIIIème s. devant lequel elle semble peiner.

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Par dans Mes histoires de médiéviste 25 novembre 2005 00:00:00
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Lire : pour quoi faire ?

Je lis régulièrement les notes d’un blog atypique : Contingences. Son propriétaire, qui se surnomme « Cramoisi », vit dans une ville « de par chez moi », autour de la place Cockerill ou de Saint-Lambert. Il parle bien de la ville, Cramoisi : je sens souvent l’odeur de la Cité ardente quand je le lis. C’est que ses textes, naviguant entre le monde réel et le récit rêvé qu’il paraît vivre, ont des odeurs de chez-moi. Là-bas, où l’air et la terre me semblent plus m’appartenir qu’ailleurs, dans cette ville que j’ai bien arpentée au XIIIe et au XIVe siècles.  

Une autre de ses notes de décembre me fait écrire à mon tour : « Quels sont les différents sens du verbe lire ? Une lecture oubliée, dont on ne peut plus parler a-t-elle toujours valeur de lecture ? » demande Cramoisi, après avoir iconoclastement dit des Classiques que ce sont ces « livres que l’on ne peut avoir lu » et non pas que l’on croit avoir lu. Lire les Classiques, lire tout court. Que retient-on de nos lectures ? Faut-il retenir quelque chose ? Pour ma part, j’ai toujours eu mauvaise mémoire, ce qui est un comble pour un historien (et je bénis l’inventeur des fiches papiers puis celui de l’ordinateur et de son disque dur miraculeux, pour ma vie professionnelle). A quoi bon ânonner « j’ai lu tout Proust », à quoi bon se gargariser d’avoir dégluti Houellebecq ou Quignard ? A quoi bon lire les œuvres de mes compères historiens, comme

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 23 décembre 2005 17:46:45
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Se lire ou se relire

Je ne relis jamais mes publications, qu’elles soient scientifiques ou non. J’ai horreur de replonger dans mes anciens textes, ou alors, il faut que ce soit en diagonale, sans approfondir, juste pour me remémorer l’esprit général de mon écrit. Et même, cette relecture sommaire, sur les crêtes de l’œuvre, me gêne beaucoup. Je ne m’y retrouve pas.  Ou bien j’y distingue les aspérités, les rugosités, les taches, les moisissures de style… et j’en suis navré.

Une fois de plus, quelques lignes d’Ernst Jünger font impression : dans son « Voyage Atlantique. Journal de voyage », Paris, 1952 (réimpr. 1971), p. 96-97, il confie ses angoisses, « à bord » d’un bateau, « le 24 octobre 1936 » : « Essaye de lire dans mon dernier livre dont j’ai emporté un exemplaire d’Hambourg et ne tarde pas à le jeter par-dessus bord. Il plonge sans laisser de traces dans le cristal de l’écume. D’où peut surgir ce dégoût pour un travail qu’on vient à peine de terminer ? Du fait que l’idée reste à jamais inaccessible, que la rédaction pâlit devant le brillant du songe ? C’est une force bien curieuse qui nous pousse à ces compositions que l’eau, si ce n’est le feu, fera pourtant disparaître au cas où elles ne se seraient pas corrompues à la longue dans l’ombre de l’oubli. A quoi bon alors cette tension de l’esprit, cette pesée des syllabes comme pour prêter serment, et cette crainte aussi, comme à la barre d’un

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 17 janvier 2006 18:34:22
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Un moment de gloire éphémère…

Un peu d’auto-encensement ne fait de mal à personne. Voilà que France Culture et la Nouvelle Fabrique de l’Histoire s’est penchée sur mon humble blog, parmi d’autres blogs d’historien. Thomas Baumgartner, journaliste à cette belle émission, a tenté de me contacter depuis jeudi pour l’emission de vendredi passé. Je remercie au passage Got et Ex-tirp qui m’ont prévenu bien amicalement par téléphone de ces tentatives, ayant repéré un commentaire de ce bienveillant journaliste sur mon blog : je m’étais replié dans mes vertes (enfin, blanches) campagnes natales pour quelques jours, sans accès à mon bel instrument de communication historienne. Je pus donc me livrer aux joies de l’interview téléphonique, fort agréable d’ailleurs, la veille de l’émission. Me voilà rentré, sans avoir pu écouter ces éphémères minutes de gloire radiophonique, puisqu’on ne peut écouter France Culture depuis les terres de mes ancêtres… Hélas, même ici, en plein territoire capétien, pas moyen d’écouter cette glorieuse émission dont les archives paraissent disponibles cependant… Impossible de savoir si j’ai dit des bêtises ou non.  Si parmi les lecteurs, l’un d’entre vous a une idée, qu’il me fasse signe… J’ai cependant constaté l’impact de cette émission dans mes statistiques : un bel accroissement des visites quotidiennes –et j’espère que cela durera ! Tout ceci me fait dire que la radio a encore de beaux jours

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 6 mars 2006 12:58:54
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Zid le jaune

Ce mercredi, j’ai donné cours, à la fac de X. Rien d’extraordinaire, un cours d’histoire des institutions médiévales pour des étudiants de « Master ». Rien d’extraordinaire, si ce n’est que ce fut un des seuls cours dispensés à cette fac de Lettres ce jour-là, et plus que probablement le seul de l’après-midi. La fac était assiégée, en grève, tous locaux barricadés, passages gardés par des étudiants plus que déterminés, menaçants. La décision de bloquer la fac fut prise par une assemblée générale d’étudiants, par un peu plus de cent personnes présentes et votant le siège, sur un total de plusieurs centaines d’étudiants qui suivent les cours de l’institution universitaire, en lettres. Vidant les amphis à coups de mégaphone et d’occupations intempestives, interpellant les professeurs, insultant les étudiants non grévistes.

Ce qui m’a étonné, c’est l’attitude de mes étudiants de Master, qui m’ont expliqué comment rejoindre la salle de cours par des voies détournées. Ils voulaient leur cours sur les donations post obitum et les testaments du bas Moyen Âge. Ils étaient là, cinq sur six (le sixième n’ayant pas compris, semble-t-il, que le cours aurait lieu). Tout s’est passé sans heurts et avec cette avidité de savoir qui caractérise les étudiants qui ont attrapé le virus de l’Histoire. Même un peu fiers d’avoir pu suivre ce cours, malgré tout.

Pourtant, le CPE, tel qu’il est présenté, ne

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 10 mars 2006 15:19:25
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Soutenance

Samedi, soutenance de thèse. Le rapt au haut Moyen Âge. Une soutenance de thèse, c’est un des moments les plus importants de la vie d’un historien, peut-être le plus important. Quatre heures d’un dialogue étrange, où les membres du jury, tour à tour, égrènent compliments et remarques aiguisées, reproches parfois. Rite d’initiation aux contours artificiels ou ultime examen de passage dans la « cour des grands » ? Les deux, probablement. Il fait toujours chaud dans ces salles de soutenance, la tension y est palpable, le silence aiguisé. Assis sur les bancs de l’assistance, on lit l’intérêt, l’agacement ou le dédain des membres du jury, on note le moindre soupir ou la plus petite grimace, on se fait partisan de la jeune médiéviste qui soutient sa thèse : l’ennemi est en face, sur une rangée de bancs face à la salle, fusillés du regard. Les heures passent sans qu’on s’en aperçoive, sauf à la fatigue qui peint le visage de la thésarde ou à la moiteur qui envahit la pièce. Les premières interventions des membres du jury sont très attendues : si elles sont bienveillantes, on en déduit que « ça va aller ». Les critiques du jury sont soupesées par l’auditoire. Ca va. Les parents, présents, encaissent. Les jeunes docteurs ou ceux qui n’ont pas encore soutenus comptent les points et s’inquiètent : « elle a bien répondu » ; « question vache »…Puis, au fil des heures, on se rassure : pas de critique

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 10 mars 2006 15:29:17
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Rome, année 2006

Rome. Me revoilà dans la ville éternelle, enfin… Mon pèlerinage annuel, en colloque cette fois-ci. Toujours ce bienheureux refuge que constitue l’Ecole Française. L’urbs ne change pas, les odeurs et les couleurs restent les mêmes. C’est même un peu terrifiant : même si on change, soi-même, la ville, elle, reste immuable, écrasante et vivante à la fois, mais elle ne fait aucune concession à nos profondes ou superficielles mutations personnelles. Elle est toujours aussi belle et je m’y sens toujours aussi bien, comme si elle m’enveloppait de ses lumières, de ses musiques et de ses senteurs...

Et puis il y a le Tibre : petit, sale, il est sauvage et indiscipliné, on l’a confiné dans une profonde cuvette sombre où il se rue contre les parois, chuintant et crachant. Rien à voir avec la triste Seine si profonde et si plate, si pataude et si civilisée entre les quais de Paris, beaucoup trop civilisée… Rien à voir avec la large Loire, mi sauvage mi domestiquée, couchée dans son lit avec langueur voir lasciveté, grasseyante et paresseuse. Rien à voir avec la Meuse toute excitée et toute industrieuse, froide et coupée au cordeau, toute taillée pour porter les bateaux…Le Tibre est jaune ou marron ou brun, il charrie mille saletés, il écume sans arrêt (en hiver du moins ; en été, ce n’est plus qu’un orgueilleux pisselet perdu entre d’énormes murs de pierre). Je crois que je l’aime bien parce qu’il n’a dû guère changer

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 27 mars 2006 01:58:26
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Enseigner

Tout chercheur devrait enseigner, fût-ce quelques heures par an. J’ai la grande chance de pouvoir dispenser quelques cours à la fac, une très agréable fac de province, à l’ambiance presque familiale… J’y dis ma recherche, je livre mes résultats à l’épreuve des étudiants, je prends du recul par rapport à mes thématiques ultra-spécialisées, je retrouve le contexte, le cadre, les lignes de faîte qu’il ne faudrait jamais oublier lorsqu’on plonge dans les abysses des fonds d’archives… Le plaisir du contact avec les étudiants aussi, leur enthousiasme parfois…

Et le jeu de l’enseignement, qui n’est cependant pas qu’une partie de plaisir : fini, le temps ronronnant où le professeur impressionnant de tout puissance déversait un tombereau de cours préparé vingt ans auparavant, avec un ton monocorde et distant, ex cathedra, à un parterre clairsemé d’étudiants pétrifiés de respect ou de terreur, parfois les deux… Maintenant, c’est un jeu parfois, une lutte souvent, un défi toujours : emporter l’auditoire qui bouge comme une houle atlantique, y jeter l’huile de l’enthousiasme et de la force de persuasion pour apaiser les vagues et faire entendre sa voix !

Oh, j’ai de la chance, mes auditoires ne dépassent guère la trentaine d’étudiants et je sais que maîtriser une salle surchauffée de plusieurs centaines de têtes à faire, ce n’est pas la même partie de plaisir ! Mais, il n’empêche, je ne le boude pas, ce

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 8 mai 2006 14:48:40
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Anniversaire

Il y a deux ans déjà, le 27 juillet 2004, je commençais un blog, sur 20six : Blitztoire. Le blog commençait à se répandre mais n’avait pas encore l’aura qu’il a aujourd’hui, ayant supplanté tous les sites persos… Simple d’utilisation, interactif, le système m’avait séduit aussi par la possibilité d’entrer dans une ou plusieurs communautés de « blogueurs » : c’est l’envie de faire connaître la pratique historienne, et au-delà, la pratique d’un historien, qui m’a poussé à ouvrir Blitztoire, avec l’espoir d’en parler avec des spécialistes comme des moins spécialistes.

Il n’y a pas de miracle : un blog, tout le monde le sait, ça s’entretient. J’ai donc « posté » régulièrement des notes durant la première année, avec l’esprit libre et le volonté de faire de l’histoire autrement. Certes, je m’amuse beaucoup comme historien professionnel, mais je voulais prendre mon métier avec plus de légèreté dans Blitztoire. Tout ce que j’y ai écrit était pensé, mais avec plus de liberté que dans un article destiné à une revue scientifique à comité de lecture justement sourcilleux. J’ai mêlé actualité et histoire, points de vie de tous les jours, réflexions et sentiments de médiéviste au travail. Cette première année fut fascinante ; elle correspondait aussi à la montée en régime du genre « blog » : c’est durant l’année 2004 et le début de 2005 que le blog fut pris en main par bien

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Par zid dans Mes histoires de médiéviste 1 août 2006 19:09:42
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Investiture par les clés

Aujourd’hui, j’ai quitté mon ancien appartement et assisté à l’état des lieux de sortie, avec la propriétaire et la nouvelle locataire, dressé par un sourcilleux et minutieux huissier convoqué à ce titre. Le plus amusant fut la remise des clefs de l’endroit, que l’huissier a scrupuleusement comptées et décrites. Il m’enjoignit de suivre le rituel suivant : il fallait que je les rende à la propriétaire puis qu’elle les confie à la nouvelle locataire dans un second temps, le tout sous ses yeux assermentés. Le Moyen-Âge n’est jamais loin : lorsqu’alors on quittait un bien (fief ou autre) en tant que « locataire », on devait le remettre symboliquement (fétu, motte de terre…) dans les mains du propriétaire (la « dévêture ») qui alors s’en défaisait de la même façon pour le confier au nouveau « locataire ». Cela s’appelait l’ « investiture ». Un officier public, notaire ou autre « maire » de « cour foncière », assistait à la chose qui était consignée dans les règles. J’ai tenté d’expliquer ma constatation à la petite assemblée, de leur faire part de cet amusant parallélisme, mais c’est tombé à plat. Nous n’étions pas là pour de superficielles pensées, mais pour l’essentiel : j’avais trop ciré les parquets et oublié de retirer quatre clous.

Par zid dans Mes histoires de médiéviste 31 août 2006 23:52:17
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