Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Continuités et ruptures d'Histoire

Le silence

Est-ce parce que l'hiver s'approche à grands pas, parce que j'ai envie de traiter mille dossiers en même temps mais que je n'arrive pas à me saisir complètement d'un seul? Le silence a tout envahi.

Le silence est l'univers de l'historien et plus particulièrement du médiéviste. Nous vivons dans un silence parfois effrayant: le silence des grandes et petites bibliothèques, le silence des dépôts d'archives, le silence des longues nuits de rédaction, ces silences déchirés juste par le bruissement des feuillets tournés ou du clapotis des claviers d'ordinateur -encore que ces bruits-là font partie eux aussi du silence et l'amplifient encore...

Le silence des sources aussi: les hommes qui s'y trouvent mentionnés ne parlent plus, ils parlent la langue des signes et c'est à nous de les comprendre vaille que vaille, griffonnages gothiques sur des gros grimoires grêlés. Les textes nous parlent, répète-t-on à l'envi, comme pour se convaincre de leur volubilité. Fantasme! Nous avons l'impression de les entendre parler, mais c'est nous qui les lisons et nous entendons notre propre voix, quitte à surinterpréter les pages lues. Les textes ne parlent pas: nous parlons pour eux. Il nous appartient de tenter de bien lire ce qu'ils consignent: c'est ce qu'on appelle la critique historique. C'est valable pour le Moyen Âge, c'est valable pour toutes les époques, même pour le moindre article

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Par dans Continuités et ruptures d'Histoire 21 novembre 2005 00:00:00
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La littérature « pipole »

« Une nuit, il y a de cela plusieurs années, je prenais avec [S.T. Coleridge] le thé dans Berners Street […]. D’autres personnes étaient là avec moi ; et, au milieu de considérations charnelles sur le thé et les rôties, nous nous délections tous à boire une dissertation au sujet de Plotin, sur les livres attiques de S.T. Coleridge. Soudain un cri s’eleva : Au feu ! au feu ! Et tous, maître et disciples […], nous nous ruâmes au dehors, avides du spectacle. Le feu était dans Oxford Street, chez un facteur de pianos. Et, comme cela promettait d’être un incendie de conséquence, j’eus du chagrin que des engagements m’obligeassent à quitter la société de M. Coleridge avant que les choses en fussent venues à leur période décisif.

« Quelques jours plus tard, je rencontrai mon hôte platonicien, je lui rappelai l’incendie en le priant de me faire connaître comment ce spectacle si prometteur s’était terminé. ‘Oh, monsieur, dit-il, il a fini si mal que, unanimement, nous nous sommes mis à le siffler’.

« Or quelqu’un supposera-t-il que M. Coleridge, trop gras pour être un personnage de vie active, mais sans nul doute digne chrétien, que ce bon S.T. Coleridge, dis-je, fût un incendiaire, ou seulement capable de souhaiter du mal au pauvre homme et à ses pianos (dont plusieurs, je pense, avec claviers additionnels) ?  Au contraire, je le tiens pour être de cette espèce d’hommes qui, j’en oserais gager ma vie, mettraient,

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Par dans Continuités et ruptures d'Histoire 8 décembre 2005 18:05:16
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Histoire et McDo Anthropo

Dans un récent commentaire à une de mes notes, Blaesus insistait à juste titre sur la piètre compétence de nombre d’historiens une fois sortis de leurs dossiers, dans des disciplines dont ils veulent user mais qui les dépassent parfois largement. Avançant quelques bons exemples, il citait notamment l’anthropologie. S’il y a bien une discipline qui attire nombre de chercheurs, c’est celle-là ! Les années ’60-’70-‘80 furent fastueuses, on y redécouvrait Durkheim, Malinowski et Mauss, c’était le bon temps du structuralisme, avant que le « champ du signe » ne connaisse le « chant du cygne ». Les cours dont mes bons maîtres me nourrirent à la fac étaient empreints de ce post-structuralisme tout triste d’être devenu has been. Certains historiens ne se laissèrent pas démonter et tentèrent une reprise du discours anthropologique, qui avait perdu sa patine structuraliste mais bien conservé une réelle pertinence pour des études comparatistes. Levi-Strauss et Mauss reprirent du service, parfois avec bonheur. Certains historiens haut-médiévistes expliquent ainsi les relations de pouvoir des princes et des puissants mérovingiens et carolingiens à l’aide des schémas de parenté, des théories sur l’inceste et la parenté hérités de Levi-Strauss, de Dumont et plus récemment, de Godelier…. D’autres se sont penchés sur les échanges de biens et de personnes en s’appuyant sur le vieux mais toujours intéressant « don -

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 25 janvier 2006 09:40:36
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Iconoclasme ou aniconisme ?

L’affaire des caricatures de Mahomet : iconoclasme ou aniconisme ? Peut-on représenter la divinité ? Le monde chrétien a connu une semblable situation, à Byzance d’abord, aux VIIIe et IXe s., quand l’empereur se piqua d’interdire l’adoration des images saintes et ordonna qu’on les détruisît… Une affaire aux relents autant politiques que religieux. Un peu plus tard, le protestantisme fut secoué, au XVIe s., par les mêmes crises iconoclastes et, aussi bien en France qu’aux Pays-Bas ou en Belgique actuelle, on détruisit les images du Christ, de Dieu, des saints, avec une belle frénésie et une rare efficacité. La révolution française y alla aussi de sa petite crise iconoclaste, comme j’ai encore pu le constater à Auxerre mais surtout à Vézelay lors de mon trip scientifique de la semaine passée ! Mais, plus qu’un refus de l’adoration de l’image sainte, c’était davantage une manière de détruire symboliquement le clergé…

L’iconoclasme interdit l’adoration des images représentant la divinité : on nous dira donc que cela n’a rien à voir avec l’affaire des représentations de Mahomet qui sont purement et simplement interdites ! Pas question d’adoration, c’est la représentation elle-même qui est mauvaise et bannie. C’est ce qu’on appelle l’aniconisme. Mais, selon moi, c’est un peu spécieux : l’iconoclasme refusait l’adoration des images mais les a quand même et dès le départ détruites !  En

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 3 février 2006 19:46:31
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Retour d’Auxerre

Maintenant, je n’ai plus peur des anthropologues. Pas déçu du séjour. Le discours des anthropologues est saisissant par sa multiplicité. Je pensais que seuls les historiens pouvaient entrer dans des discussions quodlibétiques pour décortiquer les comportements des hommes du passé ; les anthropologues et les sociologues font mieux. Ils se crêpent le chignon avec une ardeur et une foi qui laissent rêveur. L’objet premier de la table ronde était « le don », tel que vu par Marcel Mauss dans sa célèbre étude. Pour rappel, Mauss avait dégagé les modalités de comportement de certaines sociétés relatives au « don » en les associant à des contre-dons, des dons en retour, quasi systématiques dans certaines conditions. Jusque là, rien que de simple, même si je schématise à outrance.

Il se trouve que cette grande théorie de Mauss sous-tend un pan entier de la réflexion sociologique et anthropologique. Et que, dans les grandes lignes comme dans le détail, les chercheurs en sciences de l’homme se précisent, se contredisent voire s’opposent violemment sur cette théorie. Entre les « héritiers » politiques qui se réclament du maître en construisant une grande théorie sociologique sur cette théorie du don-contre don, se définissant négativement les uns par rapport aux autres, et les anthropologues post-structuralistes qui tentent d’analyser les concepts, se déclinent des tas de formes de don-contre don, plus ou moins évoluées,

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 14 février 2006 12:11:06
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Le goût du sang

Il n’y a pas de mauvaise lecture ! Lors d’un de mes retours en terre natale, il y a quelques semaines, je suis tombé sur un article d’un journal hebdomadaire agricole, le Sillon belge (début avril 2006),  intitulé : Eviter le cannibalisme au clapier. « Le cannibalisme au clapier peut prendre différentes formes : les mères mangent leurs jeunes à la naissance ou dans les jours qui suivent, les mâles tentent de se castrer, les jeunes d’une même nichée se mangent la queue et les oreilles », lit-on d’entrée. Les raisons sont multiples : troubles comportementaux d’origine sexuelle, conditions d’élevage et stress, insuffisances alimentaires, lignées d’animaux nerveux ou trop craintifs… Le plus saisissant reste la dernière cause : « […]le cannibalisme peut être d’origine accidentel. Ainsi, la lapine peut blesser accidentellement un lapereau en enlevant l’enveloppe du nouveau-né. Les cris du jeune et le goût du sang peuvent alors engendrer le massacre. S’il n’y a pas de causes héréditaires, le phénomène ne devrait pas se reproduire par la suite ». Cela peut sembler anodin, et pourtant…

Les cris, le goût du sang peuvent donc engendrer le massacre… J’ose transposer : de l’animal à l’homme, le chemin est bien court, les liens évidemment étroits. Dans les études sur les grands massacres, les génocides ou les meurtres sanglants qui parsèment le cours de l’histoire humaine, on a trop souvent oublié le poids

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 23 avril 2006 23:59:47
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« Personne n’en sortira »

Hans Hellmut Kirst est un écrivain allemand dit « populaire », presque totalement tombé dans l’oubli. Ancien soldat « dénazifié » en 1945, il commit une série d’ouvrages dans les années ‘50, montrant les côtés vains et dérisoires de la guerre. Il publia notamment « la nuit des généraux », qui sortit au cinéma et connut un grand succès. Parmi ses autres ouvrages aujourd’hui oubliés, « Personne n’en sortira » (« Keiner kommt davon »), une étonnante tragédie, publiée en 1957 (traduction française en 1958), en pleine guerre froide, bien avant l’érection du mur, mais un an à peine après une série de troubles graves en Hongrie, suvie d’une intervention soviétique (faits tragiques dont l’auteur s’inspire). La fin du monde y est décrite en style journalistique, en six chapitres pour sept journées, le sixième chapitre se terminant par ces mots : « Ainsi se termina le sixième jour. L’Europe ne vit pas le septième. Les heures de l’humanité étaient comptées ». La création comme la fin du monde prendraient donc sept jours.

A l’origine, des manifestations réprimées dans le sang à l’Est ; à la fin une guerre atomique réduisant en cendres l’Europe toute entière. Il traduit étonnamment cette terrible angoisse de la destruction totale qui plana au-dessus du monde durant une quarantaine d’années après la seconde guerre mondiale. La lecture de ce livre donne froid dans le dos : l’auteur alterne

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 8 mai 2006 14:46:36
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Gargouilles

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Une belle gargouille (un peu floue, je le concède) de la toute fin du Moyen Âge, au château de Blois, une parmi d’autres. Elles y sont exposées, accrochées à hauteur d’homme et ainsi plus impressionnantes que jamais ! Marchands, usuriers, mauvais clercs, démons, mégères… : tous avec la bouche immense, déformée, comme pour avaler les passants ! Comme figés dans leur pose obscène, condamnés pour l’éternité à cracher l’eau tombée du ciel pour éviter qu’elle ne souille les murs des temples : une terrible et infernale punition pour les suppôts de Satan…

Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 8 mai 2006 14:52:56
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Santo subito

Vous vous souvenez tous des pèlerins extatiques, sur la place Saint-Pierre, scandant « Santo Subito » aux funérailles de Jean-Paul II. Grand moment de ferveur populaire : on se retrouvait d’un coup en plein Moyen Âge, quand les personnages d’exception étaient proclamés, à leur mort, saints par le peuple -vox populi, vox Dei- dépeçant littéralement les cadavres en odeur de sainteté pour en faire des reliques… Santo subito ! Je me demandais quand les scientifiques s’empareraient du phénomène d’élévation sur les autels par la voix du peuple, s’agissant du pape polonais. C’est chose faite : une très sérieuse revue historienne, toute scientifique, consacrée aux études hagiologiques, vient de sortir un numéro consacré à « Santo subito. Giovanni Paolo II e la fama di santità ». Je me réjouis d’avance de la lecture… A suivre ?

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Et puis Marc Bloch : « santo subito », mais pas si « subito » que ça, et pas par la voix du peuple mais par celle de ses fils et de ses petits fils en religion historienne… Le grand médiéviste Marc Bloch, pour la panthéonisation duquel un comité d’historiens vient de publier un manifeste dans le Figaro. Cette demande de canonisation républicaine fait déjà le tour des blogs1, avec des commentaires de qualité inégale mais qui en disent beaucoup sur la connaissance du personnage et sur la façon dont l’histoire est perçue. Comme tous les historiens de France, comme tous les héritiers,

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 6 juin 2006 19:54:15
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Marc Bloch au Panthéon… des médiévistes !

Dans la précédente note, je me proposais de parler davantage de la « Supplique » d’une fratrie d’historiens et d’intellectuels de haut vol pour canoniser –pardon, panthéoniser– Marc Bloch. Je ne parlerai pas ici de la pertinence de cette montée vers le grand reliquaire républicain, de la controverse actuelle que d’aucuns ont cru bon de lancer : Dreyfus vs. Marc Bloch. Je suis évidemment convaincu que, s’il y a un intellectuel qui a mérité les honneurs de la République, c’est bien lui. Pas seulement parce qu’il a été un visionnaire dans l’Étrange défaite, pas seulement pour son patriotisme ou son ardeur à défendre les valeurs de la République, pas seulement parce qu’il est mort en grand résistant… mais aussi parce qu’il a su rassembler en quelques travaux majeurs, toujours utilisés et même redécouverts par les historiens aujourd’hui, de grandes idées pour l’Histoire. Il est un de ceux qui ont remis l’homme et les sociétés d’hommes au centre de la recherche historique. Il a contribué à faire du Moyen Âge un lieu vivant et non plus une place de fer, de sang, de noirceur où percerait de temps à autres le rose bonbon de minauderies courtoises.

Mais si l’on s’en tient au texte de la « Supplique », on n’y lit pas cela, ou du moins fort peu. On y parle davantage du dernier siècle qu’il a vécu charnellement, que du millénaire qu’il a parcouru sur les manuscrits et dans les archives. C’est pour son

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 17 juillet 2006 20:32:17
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