Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Continuités et ruptures d'Histoire

Le Grand Lutteur se repose enfin

Pierre Vidal Naquet est mort. C’était un grand historien. Et aussi un homme du combat, un de ceux qui avaient le don de sortir des taillis de la recherche, du maquis des historiens de profession, pour monter à l’assaut de ce qu’il croyait justement être des injustices. C’est lui qui, le premier, a pourfendu Faurisson et sa clique nauséabonde, le renvoyant aux latrines de l’histoire –et je l’ai cité plus d’une fois lors d’anciennes notes de Blitztoire, que tentèrent de noircir de sinistres bubons. Mais dès avant cela, avant cette lutte contre le négationnisme, il a dénoncé la torture en Algérie, bien avant que le devoir de mémoire s’en empare. Tout récemment encore, il signait une pétition pour qu’Israël arrête sa campagne au Liban. Il faudra qu’on se souvienne des notices nécrologiques que publient les journaux. Il faudra qu’on relise ses œuvres. Ce n’était pas seulement un brillant historien de l’Antiquité : voilà un grand lutteur qui disparaît.

Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 31 juillet 2006 20:58:26
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8 décembre 1914 : deux mille morts au large des Falklands

Au bout de trois semaines de retrouvailles multiples. Sur mes terres ancestrales, des lectures multiples, dont les souvenirs de course du commandant en second du croiseur allemand Gneisenau, Hans Pochhammer, au début de la première guerre mondiale1. J’y ai retrouvé des souvenirs des récits de l’Oncle Paul, parus dans Spirou durant les années soixante-dix et quatre-vingts : c’est probablement aussi par ces récits d’histoire assez anecdotiques que le virus de l’histoire s’est lentement inoculé en moi. Mais le plus terrible dans ce récit de batailles aussi courtes que dramatiques –des mois de croisière pour deux batailles de quelques heures, l’une gagnée, celle de Coronel, l’autre perdue, celle des Falklands-… le plus terrible, ce sont les chiffres. Lors de cette dernière bataille, les anglais coulèrent quatre croiseurs allemands, dont les effectifs se portaient en tout à 2 200 hommes. Du Scharnhorst, le croiseur amiral du comte Von Spee, aucun survivant ; du Gneisenau, 187 arrachés à la mer ; du Leipzig, 18 ; du Nürnberg, 10. Soit 2 000 hommes qui disparurent en quelques heures au large des Falklands. Et, étonnamment, ces pertes colossales – mais les saignées n’étaient-elles pas aussi terribles sur l’Yser, sur la Somme au même moment ? – ne semblent impressionner personne alors, pas plus les vainqueurs que les vaincus. Des chiffres hallucinants à notre époque, quand on sait que les Américains n’ont pas davantage

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 23 août 2006 17:47:26
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La guerre fraîche et joyeuse

Après avoir discuté avec N, qui planche sur la guerre 14-18 pour sa thèse, à propos de Marc Bloch durant cette guerre, le doute s’était levé en moi : et s’il n’y avait guère eu de patriotisme durant la Grande Guerre ? Deux écoles s’opposent en France : l’une qui soutient que les Français étaient tous patriotes, prêts à partir au combat sans sourciller et prêts à se faire massacrer… l’autre qui pense que la majorité des soldats n’avaient guère de sentiment patriotique.

A ce propos, éclairante est la lecture des récits de guerre, autobiographiques, de Martial Lekeu, franciscain et commandant d’artillerie pendant la Grande Guerre : Mes cloîtres dans la tempête, Paris, 1ère édition en 1922, ici 1939. Un récit picaresque, où notre bon disciple de saint François en prend à son aise avec l’humilité conventuelle… mais, à le lire bien, un récit qui en dit long sur la mentalité des soldats alors. Martial Lekeu est officier d’artillerie dans l’armée belge : il décrit l’euphorie de l’entrée en guerre dans la ville de Liège.

« En ville, c’est une ébullition. Le sang liégeois, allumé par le bruit du canon, bouillonne dans cette foule. Les autos, à une allure folle, les caissons, en vacarme, les troupes bariolées, cyclistes, cavaliers, chasseurs, se croisent, se bousculent et disparaissent, engouffrés tous dans la même direction : l’ennemi.

« Un peloton de lanciers débouche en ouragan sur la place

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 29 août 2006 14:08:27
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VII. id. Sept. Natalis s. Madelbertae

 7 septembre : c’est le dies natalis de sainte Madelberte, abbesse de Maubeuge, une hypothétique religieuse mérovingienne, toute aussi hypothétique sainte. Vénérée à Maubeuge, on ne sait rien d’elle, si ce n’est qu’elle a été abbesse et qu’elle fut la fille de la première abbesse et sainte fondatrice (répondant au doux nom d’Aldegonde) et la sœur de la seconde abbesse, sainte Aldetrude. Le seul texte médiéval qui parle d’elle, sa biographie, est un tissé de généralités, de banalités, de lieux communs de la littérature hagiographique, recopiant sans vergogne des extraits entiers des vies des illustres abbesses n° 1 et 2. Son culte est limité à Maubeuge, à Liège et à la Saxe où des reliques arrivent au Xe s. Une seule église est consacrée à Madelberte : celle de Celles-lez-Waremme.

Pourquoi diable se pencher sur ce genre de personnage inconsistant, diaphane, voire légendaire ? Ce ne sont pas les personnages qui m’intéressent, tels qu’ils ont vécu ou auraient vécu, mais ce sont leurs images, leurs représentations, ce qu’on en a fait. La personne reconstruite de Madelberte, la figure emblématique de Madelberte me parle bien davantage que la vraie Madelberte, si elle a jamais existé. Voilà mon Moyen Âge...

Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 7 septembre 2006 23:58:51
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Une nouvelle année de Médiévizmes

 

Une nouvelle année de Médiévizmes. L'an passé a été un peu léger, en terme de « blogage ». Ce n'est pas faute d'avoir des idées de « notes », mais plutôt de manquer de temps. Mauvaise excuse, je sais...

Alors, vais-je vous servir la bonne résolution bidon, vous promettre la note quotidienne ? Ce n'est pas l'envie qui manque, mais je ne vous la ferai que donnant-donnant! Note contre commentaires...

Lors d'une note récente, J.-L. Deuffic (du blog Pecia, consacré au manuscrit médiéval) s'est à juste titre emporté contre les malandrins qui démembrent des manuscrits pour les vendre feuille à feuille. Ceux qui me suivent depuis longtemps savent que, dans une autre vie (et même il n'y a pas si longtemps), j'ai déjà enfourché mon destrier pour me lancer dans cette croisade-là! Ca avait remué mes lecteurs, mais étonnamment, pratiquement pas de réaction de collègues de la profession. Cependant, en décembre passé, ce sont des commentaires de collègues qui se sont alignés sous la note de Pecia, se nommant parfois, s'impliquant en tout cas. Pourquoi ont-ils commenté ici? Parce que Pecia fait plus « sérieux » que Médiévizmes ? Parce que J.-L. Deuffic ne se dissimule pas sous un pseudonyme (en fait, le mien n'est plus qu'une vieille couverture trouée et élimée de partout)? Ou tout simplement parce que le temps est venu, que les historiens commencent lentement à apprivoiser l'instrument?

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 5 janvier 2007 23:20:58
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Le trafic des reliques de Jean-Paul II

A la mort de Jean-Paul II, je m'étais intéressé de très près à tout ce mouvement de canonisation populaire qui s'était alors révélé:« santo subito »! Puis le temps a passé et on a oublié ce cyclone médiatique. Enfin... presque tout le monde. Il semblerait bien qu'existe un trafic de reliques de Jean-Paul II: on trouve, par exemple sur ebay, des « reliques » du pape, comme ce bout de tissu, dûment identifié (une « authentique » ultra-contemporaine!), enchâssé dans un mini-reliquaire et accompagné par un sceau en cire destiné à authentifier (ici, ce qui se trouve marqué sur le sceau importe peu -d'ailleurs ce n'est a priori pas très lisible-, ce qui compte c'est la réputation d'authenticité qui accompagne l'apposition d'un sceau, qui renvoie aux sceaux sur les reliquaires, à la tradition de l'Eglise, etc...).

Image1

Evidemment, ce sont des « reliques de contact », comme disent les historiens: des tissus, portés ou non par le défunt pape mais surtout frottés à son tombeau, participant ainsi de sa puissance sacrée par ce contact. Ce n'est pas nouveau: les premières reliques étaient avant tout des reliques de contact (ayant touché le Christ, etc...-au départ, ce n'étaient même pas des reliques, mais plutôt des souvenirs ramenés de Terre Sainte par les premiers pélerins, cailloux du Golgotha, poussière de Nazareth, eau du Jourdain...). Toucher le corps d'un personnage réputé saint

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 29 janvier 2007 00:40:00
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Munich

Retour de Munich, où j'ai participé à un congrès. Munich, une ville déconcertante au premier abord, froide et carrée, tracée au cordeau: les rues y sont larges, les maisons tellement quelconques malgré leurs crépis colorés. La seconde guerre est passée par là, il y a toujours comme une gêne qui plane, même si c'est moins fort qu'à Berlin. Puis la ville se laisse apprivoiser, les malaises se dissipent, les brasseries deviennent plaisantes et les librairies attirantes (quant aux musées, ce sera pour une autre fois hélas)...

Avec quelques amis, nous avons visité les Monumenta Germaniae Historica: le temple de l'érudition germanique. Les MGH, c'est une institution pluriséculaire, née à l'époque de l'unification allemande et aux temps du pangermanisme, afin de soutenir le nationalisme par la mise en lumières des monuments littéraires à la gloire de l'empire allemand, depuis les débuts de l'écrit par les allemands eux-mêmes: toutes les chroniques, tous les textes hagiographiques, tous les textes diplomatiques y ont été rassemblés, édités, publiés, qu'ils émanent des allemands ou traitent de l'empire allemand au sens large. Sanctus amor patriae dat animum, dit leur devise. Le pangermanisme a disparu mais le travail s'est poursuivi, plus scientifique et plus érudit que jamais ; c'est à Munich que les chercheurs des Monumenta continuent à produire des éditions de textes anciens avec cette

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 6 mars 2007 23:41:40
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Wikipedia: à la recherche de l'équilibre

Wikipedia, encore. Il n'y a pas si longtemps, j'animais une petite séance de travail et d'enseignement autour de l'usage d'internet dans les travaux d'étudiants: Wikipedia revint sur le tapis, avec toujours ce mot d'ordre des enseignants: n'utilisez pas Wikipedia, c'est mauvais... et évidemment, élémentaire règle de critique historique, comme en corollaire, puisque ce mot d'ordre revient constamment dans la bouche des professeurs, d'où qu'ils soient, on en déduit que tous les étudiants l'utilisent. Personne parmi les lecteurs de ce billet, ayant jamais pioché dans l'Internet, ne peut soutenir qu'au hasard de Google, il ne soit jamais tombé sur des notices de Wikipedia, sciemment ou non. C'est le paradoxe de Wikipedia: tout le monde s'en défie et tout le monde l'utilise.

Même Pierre Assouline se répand en commentaires acerbes sur Wikipedia dans la revue de vulgarisation historique "L'Histoire"1 comme sur son blog: Wikipedia n'est pas fiable, Wikipedia c'est l'illusion du savoir constitué par tous, Wikipedia peut être manipulé et même quand une notice a été corrigée par un spécialiste compétent qui y a sué sang et eau, elle peut être dépiautée, massacrée par n'importe quel adolescent ânonnant qui se sent capable de refaire le monde. Ce n'est hélas pas totalement faux et vu comme cela, on ne peut donner tort aux enseignants qui interdisent

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 24 mars 2007 01:23:27
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Uxellodunum.com ou Uxellodunum.org?

J'arrache quelques minutes à des journées d'historien trop bien remplies. Les vacances sont bien finies, la plus dure période de l'année scientifique et universitaire commence, l' « après-Pâques » avec son cortège de colloques, de projets à boucler, de réunions d'urgence, d'articles à rédiger, de concours divers, tout cela en deux ou trois mois, juste avant les grandes vacances dont les premiers signes annonciateurs apparaissent déjà: les élections présidentielles, les terrasses de café, la diminution de la surface vestimentaire sur les jeunes filles (bon, les hommes aussi...), les publicités pour des vacances très loin pas cher...

J'aborde ces mois avec sérénité: je sors de quelques jours passés en terre d'Aveyron: j'ai découvert cette région en l'abordant par des archives médiévales, voilà que je l'arpente en long et en large. Je vous livre ces jours-ci quelques découvertes.

Pour commencer, c'est  amusé que j'ai découvert la « fontaine des gaulois » à Capdenac-le-Haut, un maigre et fier petit village, haut-perché au-dessus du Lot. Il s'agirait de la fontaine qu'aurait fait assêcher César dans un des derniers combats de la Guerre des Gaules, au cours du siège d'Uxellodunum. Or, comme toujours lorsqu'il s'est agi de savoir où se trouvent les grands lieux de résistance à l'envahisseur romain, la localisation d'Uxellodunum est discutée: officiellement,

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 20 avril 2007 23:44:32
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Les présidentielles vues par une historienne US de l'immigration

Un peu de politique avec un intéressant articulet du blog-portail américain History News Network, qui pose une belle question: a-t-on tenté, au cours de la campagne, une réflexion historique sur les maladies de la République (et notamment de l'immigration vue comme fléau) pour mieux les cerner ? puis y répond par la négative. A lire pour changer des épuisants discours-du-café-du-commerce qu'on trouve dans la plupart des blogs et des medias en général depuis plusieurs jours, et depuis hier en particulier.

Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 3 mai 2007 16:57:49
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