Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

Autour de "History Manifesto" - 2. caricaturer ou catalyser?

Je n’ai pas l’intention de clouer au pilori History Manifesto en l’accusant à mon tour des défauts déjà relevés par les autres recenseurs, même si une lecture attentive m’a convaincu de leur pertinence. J’en évoquerai quelques-uns, me contentant de suivre les réflexions francophones. Claire Lemercier a ainsi évoqué les problèmes liés à l’interprétation des corpus de données utilisés (ou non) par les auteurs pour nuancer fortement le discours de Guldi et Armitage sur la longue durée, soi-disant délaissée selon eux: cet abandon de la longue durée est tout sauf évident pour elle et les raisons pour lesquelles certaines enquêtes sont plus sévèrement délimitées chronologiquement que d’autres tiennent avant tout à des contingences multiples et non à une adhésion à une forme de « micro-histoire »1. Elle a montré par ailleurs que les historiens, du moins dans le monde européen (et francophone en particulier) sont de plus en plus « en prise » et « en phase » avec le monde scientifique comme avec le « grand monde » grâce à l’usage intensif (et réel) de l’Open Access, en soulevant notamment l’impact des carnets de recherche de la plate forme Hypotheses2. Serge Noiret, dans un des commentaires à ce billet, a stigmatisé l’absence de réflexion des auteurs autour de la Public History, dont l’impact social est d’autant plus évident qu’il en constitue le premier objectif3.  Gabriel Galvez-Behar insiste de son

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Par Paul dans Combats pour l'Histoire 17 décembre 2014 00:08:00
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Autour de "History Manifesto" - 1. une affaire de "comm"

En octobre 2014, est donc paru aux Etats-Unis, aux prestigieuses Cambridge University Press, un petit brûlot –ou du moins un ouvrage qui se veut tel- intitulé avec une certaine audace History Manifesto, par deux historiens contemporanéistes, David Armitage et Jo Guldi1. C’est un essai court et percutant, comme savent en écrire les savants américains, construit autour de quelques idées-clé : l’historien n’est plus écouté par le monde des décideurs qui tendent désormais l’oreille vers les économistes et les sociologues. Or il est temps que les historiens soient à nouveau entendus car ils peuvent faire tomber les œillères de ces décideurs, en leur montrant qu’il n’y a pas que les chemins qu’ils ont choisi actuellement, ces chemins qui frôlent dangereusement les gouffres de l’inégalité sociale et du désastre climatique. Les historiens peuvent donner la preuve qu’on peut vivre autrement et tenter d’autres solutions en les mettant au jour. Mais à l’heure actuelle, poursuivent Guldi et Armitage, force est de constater que les historiens n’ont plus voix au chapitre. Pourquoi ? Parce qu’ils ont cédé aux sirènes confortables du short termism, des petits sujets bien balisés, des recherches monographiques (étonnamment, le terme n’est jamais utilisé dans livre et le concept de synthèse bien peu évoqué), disons-le tout net, en tremblant : de la « micro-histoire ». « Il faut donc » que l’historien s’ouvre les

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Par Paul dans Combats pour l'Histoire 15 décembre 2014 07:00:00
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Orage d'acier dans la nuit liégeoise

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Avec le soir du 5 août 1914, c'est un autre discours bien plus effrayant que tient Martial Lekeux... La ville de Liège est située dans une cuvette et entourée de forts qui la défendent. Lekeux est monté à la citadelle, qui surplombe la cité.  Il assiste à l'orage d'acier. C'est l'effroi, l'angoisse qu'on lit dans son texte, même s'il a été écrit longtemps après les faits (p. 32-34).

« Mélancolique, je m'installe sur l'escarpe et, accoudé à un canon, je regarde la nuit sanglante.
« C'est effrayant. Au delà de la ville, qui allonge à mes pieds, ses chapelets de lumières, d'autres clartés, sinistres, illuminent les hauteurs : tout un côté de l'horizon -un immense demi-cercle de vingt-cinq kilomètres- est embrasé. C'est le pays qui brûle, par villages entiers : partout les flambées montent en rutilants tourbillons ; et sur l'incandescence de ce monstrueux brasier, le ciel, plaqué de reflets, fait une voûte de feu.
« Sur ce fond de géhenne, les projecteurs des forts lancent leurs fuseaux de lumière blanche, qui tremblent, tournent, s'étirent dans l'ombre, rasant les croupes du sol, fouillant les replis, ou s'élancent dans le ciel comme des bras affolés qui entre-croisent leurs appels.
« Et tout le long de la ligne, formant une crête de flammes, les éclairs des canons, brefs et dansants, jaillissent, serrés, fiévreux, dans son rugissement.
« C'est



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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 6 août 2014 00:01:55
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Liège, 5 août 1914: mouvements de foule

Martial Lekeux a quitté le couvent et se retrouve, le lendemain, le 5 août, si on le suit, sur un train qui l'amène à Liège. Son récit, publié huit ans après les faits, est un mélange d'excitations patriotiques et d'expression de sensations physiques et psychologiques, succombant aux mouvements de foule. On sent très bien, dans certains passages, l'échauffement des sangs qui devait être le sien, la soif de violence que l'on retrouve au moment de l'assaut dans bien des récits de soldats de 14-18. Le voilà à Ans, dans la banlieue de Liège, ou plutôt « Liége ». « Dans l'air, comme un grondement, comme un début d'orage, martèle de ses chocs les carreaux aux façades, les cœurs dans les poitrines : c'est la bataille qui, là-bas, de l'autre côté de la ville, est déchaînée et déferle sur les forts... Liége tiendra-t-elle ? » (p. 22) Question rhétorique ?

Le voilà à Liège même. « En ville, c'est une ébullition. Le sang liégeois, allumé par le bruit du canon, bouillonne dans cette foule. Les autos, à une allure folle, les caissons en vacarme, les troupes bariolées, cyclistes, cavaliers, chasseurs, se croisent, se bousculent, et disparaissent, engouffrés tous dans la même direction : l'ennemi ».

« Un peloton de lanciers débouche en ouragan sur la place Saint-Lambert, et fend la foule, au galop sur les pavés. Une vieille « botresse », qui crie plus fort que les autres, est

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 5 août 2014 14:03:19
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Bouillonnement de bruits confus le 4 août 1914

Le 4 août 1914, il y a donc cent ans, l'enfer sur terre se déchaînait. Au-delà de la boulimie de commémorations et des étranges raisons qui doivent être à son origine, je préfère me concentrer, comme j'aime à le faire, sur les hommes d'alors et leurs sentiments, leurs sensations. Le 4 août 1914 a dû être pour tous les européens ce qu'a été le 11 septembre 2001 pour nous tous : un jour tellement exceptionnel, étrange, que chacun peut s'en souvenir et s'en souviendra jusqu'à sa mort, au moins à coups d'images obsédantes et de sensations. Ainsi, ce sont les premiers jours du conflit que je voudrais suivre, au travers du témoignage d'un étrange officier d'artillerie liégeois, Martial Lekeux, entré dans les ordres avant le conflit, au couvent franciscain de Turnhout et semblant enrager à l'idée que le conflit se déclenche sans qu'il puisse y participer. Jetant son froc aux orties, comme il dit, il s'engagea dès les premiers jours et participa à tout le conflit. Il publia en 1922 un recueil de souvenirs, « mes cloîtres dans la tempête », comme des centaines de soldats le firent. Le 4 août, il apprend la déclaration de guerre. « Un bouillonnement de bruits confus monte des rues jusqu'à ma cellule, dominé par instants par le martèlement du tocsin et l'appel haletant du clairon. Il y a de la fièvre dans l'air… Il y a une fièvre dans mon âme. Mon esprit chevauche, la bride

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Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 4 août 2014 12:38:53
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