Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

Le silence

Est-ce parce que l'hiver s'approche à grands pas, parce que j'ai envie de traiter mille dossiers en même temps mais que je n'arrive pas à me saisir complètement d'un seul? Le silence a tout envahi.

Le silence est l'univers de l'historien et plus particulièrement du médiéviste. Nous vivons dans un silence parfois effrayant: le silence des grandes et petites bibliothèques, le silence des dépôts d'archives, le silence des longues nuits de rédaction, ces silences déchirés juste par le bruissement des feuillets tournés ou du clapotis des claviers d'ordinateur -encore que ces bruits-là font partie eux aussi du silence et l'amplifient encore...

Le silence des sources aussi: les hommes qui s'y trouvent mentionnés ne parlent plus, ils parlent la langue des signes et c'est à nous de les comprendre vaille que vaille, griffonnages gothiques sur des gros grimoires grêlés. Les textes nous parlent, répète-t-on à l'envi, comme pour se convaincre de leur volubilité. Fantasme! Nous avons l'impression de les entendre parler, mais c'est nous qui les lisons et nous entendons notre propre voix, quitte à surinterpréter les pages lues. Les textes ne parlent pas: nous parlons pour eux. Il nous appartient de tenter de bien lire ce qu'ils consignent: c'est ce qu'on appelle la critique historique. C'est valable pour le Moyen Âge, c'est valable pour toutes les époques, même pour le moindre article de journal. Pour en revenir au Moyen Âge, la chose semble parfois aisée: des chroniques, des romans, des récits construits, textes philosophiques ou théologiques se lisent aisément et on a l'impression que leur auteur nous parle -ah, voire, car nous sommes dépendants des manuscrits qui nous les ont transmis et des copistes de ces manuscrits qui ont pu modifier ce texte... car nous sommes dépendants aussi de l'état d'esprit de l'auteur et, franchement, que savons-nous de ce qui se passait dans sa tête d'homme du XIIe s. quand il a couché sa pensée sur le papier ? Ce n'est jamais un homme du XIIe s. que nous lisons, mais ce que nous pensons être un homme du XIIe s. Toute la difficulté du métier d'historien est de se mettre dans la peau de ces hommes-là, pour parler plus ou moins correctement à leur place.

Parfois, les sources sont encore plus silencieuses: on ne conserve que très peu de baux pour la période antérieure à l'an 1250. Silence des sources. Cela signifie-t-il qu'il n'y en avait pas ? Là aussi, silence trompeur... de l'absence de baux conservés, on ne peut déduire qu'aucun bail n'est conclu... mais cela pourrait signifier tout simplement qu'on ne passait pas par l'écrit pour ce faire. C'est ce qu'on appelle, en jargon d'historien, l'argument du silence ou a silentio, le plus dangereux des arguments pour justifier une prise de position d'historien.

Mais alors, faire de l'Histoire est impossible, les hommes d'avant sont définitivement muets, nous nous bercerions d'illusions ? Non, du tout mais la tâche est bien plus ardue que ce qu'il ne paraît. Il nous faut confronter les textes, croiser les témoignages, nous débrouiller dans une grande cacophonie: cela ressemble à une tâche de juge d'instruction. Elle n'est pas moins importante, puisqu'il s'agit de faire dire le vrai, de tirer des oubliettes de l'histoire les hommes d'avant mis sur la sellette, de donner foi à leur parole. C'est alors que l'historien met en scène leurs dires vrais, dans le silence de sa chambre.

Par dans Continuités et ruptures d'Histoire 21 novembre 2005 00:00:00
(1) commentaire Ajouter un commentaire

Commentaires

Le Plume Site 1 février 2006 18:31:39
Le silence des dépôts d'archives? Heureux mortel qui n'a pas à subir les cancans de la meute des généalogistes!

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