Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Autour de "History Manifesto" - 2. caricaturer ou catalyser?

Je n’ai pas l’intention de clouer au pilori History Manifesto en l’accusant à mon tour des défauts déjà relevés par les autres recenseurs, même si une lecture attentive m’a convaincu de leur pertinence. J’en évoquerai quelques-uns, me contentant de suivre les réflexions francophones. Claire Lemercier a ainsi évoqué les problèmes liés à l’interprétation des corpus de données utilisés (ou non) par les auteurs pour nuancer fortement le discours de Guldi et Armitage sur la longue durée, soi-disant délaissée selon eux: cet abandon de la longue durée est tout sauf évident pour elle et les raisons pour lesquelles certaines enquêtes sont plus sévèrement délimitées chronologiquement que d’autres tiennent avant tout à des contingences multiples et non à une adhésion à une forme de « micro-histoire »1. Elle a montré par ailleurs que les historiens, du moins dans le monde européen (et francophone en particulier) sont de plus en plus « en prise » et « en phase » avec le monde scientifique comme avec le « grand monde » grâce à l’usage intensif (et réel) de l’Open Access, en soulevant notamment l’impact des carnets de recherche de la plate forme Hypotheses2. Serge Noiret, dans un des commentaires à ce billet, a stigmatisé l’absence de réflexion des auteurs autour de la Public History, dont l’impact social est d’autant plus évident qu’il en constitue le premier objectif3.  Gabriel Galvez-Behar insiste de son côté sur la vision schématique de la micro-histoire présentée par les auteurs de History Manifesto, qui tient davantage d’une interprétation purement « chronologique » du concept que « méthodologique » : Guldi et Armitage focalisent sur le court-terme qu’ils confondent avec l’approche micro-historique, évacuant toute la réflexion Ginzburgienne qui veut « déborder largement l’événement qu’il analyse », mettant « en lumière des formes qui [le] dépassent »4.

Faisant miennes toutes ces remarques pertinentes, je désirerais en ajouter quelques-unes, pour finir par une réflexion sur la notion de source chez Armitage et Guldi. Mais revenons à la longue durée qu’ils appellent de leurs vœux –une longue durée aux effets quasi magiques, puisque les recherches qui se réclament d’elles rendent la réalité historique plus « vraie » (sans que les auteurs nous expliquent vraiment pourquoi) : « Stories with a long-term argument can have the powerful effect of banishing myths and overturning false laws » (p. 37). Le terme « longue durée »est mal choisi –ou plutôt bien choisi, car il place nos deux historiens  anglo-américains dans la filiation d’un maître, Fernand Braudel.  D’un côté un plaidoyer pour entreprendre des recherches en plaçant les objets d’étude dans la plus longue durée… mais surtout, de l’autre, comme une exigence de contextualisation plus large. On ne peut que les suivre (et d’ailleurs la plupart des historiens les suivent déjà) mais il faut alors y insister : c’est la remise dans un contexte large, prenant en compte un cadre global, spatial comme technique, que les historiens arriveront à cerner leur objet d’étude.  Comment comprendre les croisades du XIIe et du XIIIe s.  sans tenter d’en saisir les enjeux religieux, politiques, économiques ? Mais toutes ces croisades sont-elles à placer dans le même mouvement temporel, « les croisades » ? Faut-il les envelopper dans une seule unité chronologique large, une « longue durée » des Croisades ? Peut-être pas. L’étude du contexte nous permettra de distinguer nettement, par exemple, la croisade qui prend Jérusalem et celle qui prend Constantinople. La mise en perspective dans une chronologie longue n’est pas essentielle, elle peut même être nocive. Se convaincre que la seule vraie Histoire est celle qui brasse des siècles est une erreur… sauf si l’on veut visualiser des données numériques –auquel cas le choix de la longue durée s’impose souvent, mais moins pour des raisons scientifiques que pour des raisons pragmatiques. Un historien qui veut faire de la « data viz » peut difficilement se passer de placer ses données dans une perspective chronologique. L’insertion dans un cadre chronologique large permettra de donner de la force à une présentation visuelle.  Selon moi, c’est le choix revendiqué de recourir à la seule analyse « néo-quantitative » qui oblige les auteurs à travailler dans la longue durée et à en réclamer la mise en oeuvre. Et non un impératif historico-moralisateur.

Mais je rendrai justice aux auteurs d’avoir soulevé l’existence de la Dirty Longue durée, cette tentation des non-spécialistes au service de lobbies, de groupes politiques, de think tanks… qui manipulent des données sans trop de scrupules pour montrer la pertinence d’un modèle de progrès, inscrit dans un temps dynamique : leur dénonciation de ces pratiques est pertinente (p. 28).

Gabriel Galvez-Behar note aussi avec justesse, dans son billet de blog, que l’Histoire ne peut être envisagée comme seule discipline pour sauver le monde, mais qu’elle doit être associée aux autres sciences humaines. Or Armitage et Guldi n’en soufflent mot. Au contraire, ils stigmatisent économistes et sociologues. On a un peu le sentiment, en les lisant, d’un plaidoyer pour une Histoire à bout de souffle, au bord de la crise de nerfs, qui défend son pré carré en s’enfermant dans une armure clinquante, avec comme devise « hors longue durée, point de salut ». Cette vision cloisonnée, « disciplinaire » est surprenante, d’autant plus qu’ils se réclament de Braudel : Pour l’historien de la Méditerranée, la longue durée, ce n’est pas seulement une question de transtemporalité, mais plus largement, de dialogue comme en fusion avec les autres sciences sociales5. Je m’étonne d’ailleurs de ce parti-pris « identitaire » chez des chercheurs qui se réclament des Humanités numériques, dont la particularité est de vouloir dépasser, transcender et transformer les disciplines traditionnelles des sciences humaines en les rapprochant les unes des autres. Osons-le dire : il ne peut y avoir d’avenir à l’Histoire en dehors d’une intégration de plus en plus forte avec les autres sciences humaines, intégration que promeuvent et facilitent déjà grandement les Humanités numériques. Il serait de très mauvaise politique de dire aux économistes et experts en sciences du climat ou en sciences politiques : « laissez-nous l’Histoire » ; probablement serait-il plus constructif d’entreprendre un dialogue et de travailler ensemble (p. 30, 41). D’essayer encore, vraiment, parce que nous sommes convaincus, comme Armitage et Guldi, que les Historiens « professionnels » ont quelque chose à apporter au discours socio-politique et que les intellectuels citoyens que nous sommes ne peuvent laisser tout le champ aux maîtres de la communication en sciences politiques et économiques.

Un autre argument utilisé par les deux chercheurs américains, pour défendre leur vision de l’Histoire, tient en le refus de l’Histoire des individus, celle-là même que moquait Lucien Febvre en 1946, celle « qui "romance" la vie de Marie Stuart [,  ] qui fait "toute la lumière" sur le chevalier d'Eon et ses jupes […] »6 : c’est une Histoire à l’estomac, qui fait la part belle aux individus et aux sentiments (p. 46). Selon les auteurs, elle a éloigné les Historiens de l’action et du dialogue social. En est-on vraiment sur ? Est-ce que l’Histoire à l’estomac ne fait pas davantage recette que l’histoire façon longue durée ? Quand je vois les succès de librairie, j’ai des doutes. Mais peut-être, ici aussi, le monde anglo-américain ne réagit-il pas de la même façon que la vieille Europe.

Enfin, le médiéviste que je suis est impressionné par la capture de l’Histoire comme discipline par des Modern Historians, des contemporanéistes. Loin de moi, évidemment, la volonté de reléguer ces historiens  dans le troupeau méprisé des « journalistes », comme on disait fielleusement il y a plus d’un quart de siècle. Les historiens du monde contemporain ont une place essentielle au sein des Sciences Humaines, à la jointure entre les sociologues, les anthropologues… Mais pourquoi nos deux auteurs considèrent-ils avec un tel dédain les mondes d’avant 1800 ? Tenter de cerner leur vision du Moyen Âge éclairera quelque peu cet a priori. Ainsi, Guldi et Armitage postulent que la connaissance du passé pour servir l’action dans le présent et la longue durée ont toujours été une constante dans l’historiographie antique et médiévale, citant (de seconde main) la Cité de Dieu de saint Augustin et les auteurs des récits annalistiques et de chroniques monastiques médiévales (p. 19). Pourquoi pas, mais quel raccourci et quels simplifications désespérantes que de voir dans les motivations des chroniqueurs médiévaux le seul souci de guider l’action présente, faisant fi de la conception du passé et de l’insertion du monde dans le plan divin chez les médiévaux ! Le Moyen Âge de Guldi et Armitage est tellement inscrit dans la longue durée qu’il en est dilué, que toutes ses spécificités en sont gommées, que ses couleurs en sont affadies. Les auteurs commettent ici le pire péché d’anachronisme, celui de plaquer des concepts récents sur des réalités anciennes. A lire history Manifesto, ces deux mille ans semblent si simples à comprendre, si monolithiques, comme menant l’homme sur des rails jusqu’à la fin du XIXe s. et surtout jusqu’à l’après seconde guerre mondiale. Un peu plus loin, ils insistent sur les transformations du monde avec l’Humanisme, reprenant ici le vieux poncif éculé du vieux monde contraint, vieilli et sombre, remplacé par un monde d’abondance et de savoir démultiplié.

Au-delà des raccourcis, on trouve dans History Manifesto des prises de position à l’emporte-pièce. L’histoire, la seule  science humaine critique ? C’est un peu fort. Comme si les auteurs se sentaient morveux et avaient besoin de justifier l’existence de leur discipline en lui conférant une sorte d’onction royale, en clamant que ce n’est pas une discipline postmoderne,  « notre » Histoire : « history has a special (if not unique) claim to be a critical human science: not just as a collection of narratives or a source of affirmation for the present, but a tool of reform and a means of shaping alternative futures » (p. 15)… Et c’est probablement là que les auteurs sont le plus originaux et touchent du doigt ce qui est pour l’instant une façon « fashion » de (ré)écrire l’histoire avec des scénarios alternatifs. Ils n’osent utiliser l’expression « alternate history », et pour des révolutionnaires, c’est un peu étonnant- mais en parlent à mots couverts. Ils citent la « futurologie » de Gaston Berger –alors que celui-ci est plutôt l’inventeur du concept et de la discipline de « prospective », tentant de cibler des futurs possibles déterminés par le passé7.  Ils parlent de « counterfactual logic » pour décrire les scénarios hypothétiques (p. 32). Ils parlent d’ « Utopian thinking » (p. 35-36) et très souvent d’ « alternative societies » et d’ « alternative futures » –mais ce n’est pas la même chose que l’Uchronie ou l’alternate history. Je suis persuadé que cette mode de l’Uchronie  n’est peut-être pas aussi futile qu’elle en a l’air. Elle prend acte du tournant postmoderne et l’assume et osant des scénarios alternatifs et en les justifiant. Pour moi, ces récits d’histoire alternative peuvent jouer un rôle désinhibiteur par rapport à l’appropriation sociale de la discipline historique souvent vue comme décrivant des événements qui devaient se passer, de manière quasi-inéluctable.  History Manifesto n’est donc pas qu’un essai dangereux sur le métier d’historien et ses méthodes : c’est aussi un catalyseur d’idées. Et c’est une bonne chose.

Reste tout un pan de l’analyse de l’ouvrage qui me pose un problème colossal. Mais ici, pas question d’en blâmer seulement les auteurs : ils héritent (mais acceptent) un héritage problématique, né avec les Digital Humanities, celui du divorce entre les sources et les données.

Notes

1  http://devhist.hypotheses.org/2729

2  http://devhist.hypotheses.org/2763

3  http://devhist.hypotheses.org/2763#more-2763

4  http://ggb.ouvaton.org/spip.php?article51

5  Braudel F., Histoire et Sciences sociales : La longue durée, dans Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 13e année, 4, 1958. p. 725-753, accessible dans Persee http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1958_num_13_4_2781

6  Febvre L., Face au vent.  Manifeste des Annales nouvelles, dans Annales.  Économies, sociétés, civilisations, t. 1, 1946, p. 1-8, ici p. 6. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1946_num_1_1_3175

7  Sur Gaston Berger, voir les travaux d’un de ses successeurs, Philippe Durance, et notamment son blog : http://pdurance.blog.lemonde.fr/

Par Paul dans Combats pour l'Histoire 17 décembre 2014 00:08:00
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