Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Autour de "History Manifesto" - 1. une affaire de "comm"

En octobre 2014, est donc paru aux Etats-Unis, aux prestigieuses Cambridge University Press, un petit brûlot –ou du moins un ouvrage qui se veut tel- intitulé avec une certaine audace History Manifesto, par deux historiens contemporanéistes, David Armitage et Jo Guldi1. C’est un essai court et percutant, comme savent en écrire les savants américains, construit autour de quelques idées-clé : l’historien n’est plus écouté par le monde des décideurs qui tendent désormais l’oreille vers les économistes et les sociologues. Or il est temps que les historiens soient à nouveau entendus car ils peuvent faire tomber les œillères de ces décideurs, en leur montrant qu’il n’y a pas que les chemins qu’ils ont choisi actuellement, ces chemins qui frôlent dangereusement les gouffres de l’inégalité sociale et du désastre climatique. Les historiens peuvent donner la preuve qu’on peut vivre autrement et tenter d’autres solutions en les mettant au jour. Mais à l’heure actuelle, poursuivent Guldi et Armitage, force est de constater que les historiens n’ont plus voix au chapitre. Pourquoi ? Parce qu’ils ont cédé aux sirènes confortables du short termism, des petits sujets bien balisés, des recherches monographiques (étonnamment, le terme n’est jamais utilisé dans livre et le concept de synthèse bien peu évoqué), disons-le tout net, en tremblant : de la « micro-histoire ». « Il faut donc » que l’historien s’ouvre les horizons et embrasse des études de « longue durée » (en français dans le texte, avec des accents braudéliens). « Il faut » pour ce faire qu’il abandonne son obsession d’exhaustivité heuristique, de perfection critique, au profit d’un traitement automatique « des données », grâce aux outils que nous proposent les Humanités numériques.  Ils prônent le retour à une nouvelle analyse des « données », notamment à l’aide d’un renouveau des méthodes quantitatives. L’historien (re)prendra alors cette posture sociale qui fera de lui un guide essentiel dans la marche pour le salut de l’Humanité.

Un étonnant ouvrage donc. Il aurait pu passer inaperçu, mais un savant buzz a été organisé autour de lui. D’une part, les auteurs et les Cambridge University Press ont tout fait pour que l’ouvrage soit lisible, au plus vite et au mieux. Comme pour tout bon lancement d’un produit bien marketé, des articles–produits dérivés  ont été publiés par les auteurs dans des revues au profil « grand public scientifique » : The Chronicle of Higher Education, The Guardian, History News Network, le Times Literary Supplement ou le Times Higher Education (avec un titre percutant : « Let's Look at the Evidence »)…2 Le livre lui-même a été publié aux Cambridge University Press…mais également mis à disposition en libre accès, sous une licence CC- BY-NC-ND, à partir d’un site qui lui est spécialement consacré3. Le site lui-même vaut le détour et montre bien comment la campagne de marketing du livre a été préparée : outre l’adresse achetée spécifiquement, http://historymanifesto.cambridge.org/ , il contient un blog animé par les auteurs eux-mêmes, une liste assez complète de tous les comptes rendus, interviews, articles, vidéos, liens…, sans oublier un onglet « History Manifesto Events » avec Armitage & Guldi on tour, faisant la promotion de leur livre4… On y trouve aussi un forum autour de deux thèmes : The History Manifesto et Open Access Publishing.  Ce dernier thème me permet d’ajouter un dernier élément expliquant aussi ce succès : la convocation des « Digital Humanities » ou Humanités numériques comme sorte de deus ex machina. Vous étiez nus, voici les « Digital Humanities » et vous êtes désormais vêtus. Cette transdiscipline dont je soutiens le développement efficace au travers d’opérations concrètes et de réflexions méthodologiques essentielles, la voici utilisée, comme une sorte de divinité efficace par elle-même. La communauté scientifique en sciences humaines –et les historiens en particulier- savent tous l’importance de cette nouvelle démarche qui vise à aider nos disciplines à passer le « tournant numérique ».  Chaque « manager », pilote d’une équipe de recherche ou d’un département universitaire, sait que cette démarche est importante et qu’elle peut constituer un sésame précieux pour l’évolution des vieilles disciplines. Insister donc sur les Humanités numériques, c’est être sur d’avoir un auditoire. Un véritable buzz organisé et terriblement efficace, à tel point que plusieurs dizaines de recensions sont déjà parues, qu’une équipe de recherche anglaise, les « Modern British Studies @ Birmingham », ont ouvert un blog où les membres de l’équipe viennent y publier leurs réflexions sur le livre (déjà une petite quinzaine) 5. En France, Frédéric Clavert avait organisé une discussion au ThatCamp de Lyon, le16 octobre, autour du livre. La célèbre revue d’histoire, les Annales. Histoire et sciences sociales, qui fut le porte-drapeau de l’école de la Nouvelle Histoire mais qui prêcha aussi la Longue durée de Fernand Braudel, va accueillir une version abrégée, en français, au début 2015, du livre. Des « répondants » ont été sollicités par la direction de la revue et vont commenter l’ouvrage dans la même livraison. D’emblée, une de ces commentateurs, Claire Lemercier, a déjà publié sur le site Devenir Historien, un des blogs de référence des historiens ces dernières années, deux contributions importantes dérivées de son analyse. Le buzz est tel que certains des commentateurs n’ont pas lu le livre mais s’appuient sur des versions abrégées 6.  Cette frénésie de communication inédite ne laisse pas de surprendre. Mais elle ne discrédite pas nécessairement l’œuvre, évidemment.

A suivre, en deux parties :

-Le feu roulant des critiques

-Les données sont-elles le pain de l’historien ?

Notes

1 GULDI J., ARMITAGE D., The History Manifesto, Cambridge, 2014.

2  Voir la liste des articles sur la page web de David Armitage:http://scholar.harvard.edu/armitage/publications/history-manifesto ou encore http://historymanifesto.cambridge.org/media/

3  http://historymanifesto.cambridge.org/

4  On note qu’existe une version abrégée de ce livre, en anglais, consécutive à plusieurs séminaires qu’ont organisé les auteurs : http://scholar.harvard.edu/armitage/publications/return-longue-dur%C3%A9e (cf. http://devhist.hypotheses.org/2763 )

5  http://historymanifesto.cambridge.org/media/ et http://scholar.harvard.edu/armitage/publications/history-manifesto ; https://mbsbham.wordpress.com/responding-to-the-history-manifesto/ ;

6  http://ggb.ouvaton.org/spip.php?article51

Par Paul dans Combats pour l'Histoire 15 décembre 2014 07:00:00
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