Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Pillage et archéologie: entre méthode champenoise et nouvelle évangélisation

Chaque jour qui passe me donne des raisons pour tenter de sortir dans le monde, pour ne pas m’enfermer derrière les murs de la Forteresse de la Science.  Cette fois, c’est l’affaire d’un viticulteur de Seine-et-Marne accusé d’avoir pillé au détecteur à métaux un peu partout, par « passion de l’objet » et de la « culture gauloise ». Ce n’est pas un amateur, notre esthète champenois : il avait chez lui pas moins de 2300 objets ainsi « ramassés » et estimés à 150 000 euros. L’article du blog de Pascale Robert Dinard, chroniqueuse au Monde, en dit long, avec une charmante causticité, sur cette affaire.

C’est le moment de tirer à boulets rouges sur les pilleurs de sites qui sont en train de se balader, à l’heure où je vous écris, dans les tranchées archéologiques ouvertes pour l’été, en France, en Navarre et en terre d’Empire. Ces pilleurs profitent de ce que les archéologues leur ont déblayé le terrain pour, nuitamment, promener leur serpent renifleur et  s’emparer des objets en métal, quitte à saccager sans scrupule le travail de l’archéologue en train de dormir, de son côté, d’un honnête sommeil à peine teinté de Jupiler ou de Heineken (selon les pays). Sans rire, c’est une pratique révoltante et ces hommes savent fort bien qu’ils le font contre toutes les lois. J’ai le souvenir d’avoir ainsi, après un petit repas léger comme les archéologues peuvent s’en satisfaire, coursé un pilleur au beau milieu de la nuit, sur le site gallo-romain de Braives/Perniciacum, il y a bien longtemps. L’archéologue chef de la fouille avait décidé, une fois le pousse-café avalé, qu’un petit tour sur le chantier s’imposait, parce que bon, on ne sait jamais, qu’on tomberait sur un de ces malandrins. Et on est tombés dessus. Malgré une belle foulée très déterminée de l’archéologue-patron, on ne l’a pas rattrapé. Mais on a juré encore plus. Non, vraiment, sans rire, ces gens-là ne sont pas des gens biens.  Et même s’ils jouent du renifle-piécettes sur un champ non encore fouillé mais dont on sait qu’il recouvre un site archéologique (que l’Etat n’a pas les moyens de faire fouiller hic et nunc), il n’y a rien à faire, ce n’est pas bien : toute pièce extraite, même si elle est « hors contexte », pourrait en dire à tous, scientifiques comme commun des mortels, sur notre passé. Pourquoi la capturer, en faire un objet de thésaurisation et, in fine, de lucre ?

Faut-il s’en tenir à ce couplet anti-détecteurs ? Non, ça ne suffit pas. Mon anecdote a déjà 25 ans. Et   l’affaire du champenois gallicophile, c’est maintenant. Malgré tous nos efforts, cela continue.

Pourquoi ? Il suffit de lire les commentaires souvent navrants des lecteurs de l’article du Monde pour se rendre compte que la culture matérielle, le sens de l’archéologie, tout cela n’est pas encore passé chez le grand public. L’archéologue est toujours vu comme l’emmerdeur et les petits objets ainsi pillés ont l’air tellement petits et si insignifiants. A la limite, on a l’impression que le bon champenois est une victime que l’on spolie du produit de son travail. Expliquons-nous vraiment bien tout cela, à l’école comme dans la vie de tous les jours ? Il ne suffit pas de dire : « c’est mal », il faut surtout expliquer pourquoi le travail de l’archéologue, « c’est bien » et comment se construit une histoire de la culture matérielle qui passe par tous ces petits objets. Nous devons remettre la formation au passé en question, réexpliquer ces cultures anciennes, notamment par l’archéologie. Ce faisant, une fois réévangélisés, les détecteuromanes pourraient sauter le pas et se mettre à fouiller sérieusement -c’est possible.  Un grand nombre d’entre eux sont des gens honnêtes qui ne savent pas trop de quoi il retourne et qui rêvent d’archéologie à la façon de Benjamin Gates ou d’Indiana Jones.  Resteraient les malhonnêtes et les mal élevés qui continueraient à piller nuitamment -mais mis au banc de la société, ils seraient moins nombreux et donc plus visibles, le marché pour les objets ainsi pillés se réduirait et leur bizness deviendrait peu lucratif.

Décidément, nos disciplines restent sèches et peu comprises. On se moque de Stéphane Bern, de Lorànt (corr. pour "Laurant") Deutsch. Mais en attendant, c’est leur « histoire » qui passe. Qu’est-ce qu’on attend pour parler plus fort, ou autrement ? C’est devenu une nécessité.

Commentaires

cliohist 6 août 2014 17:50:36
Lorànt Deutsch (et non Laurent) pseudonyme de Laszlo Matekovics dit Wikipedia
zid 8 août 2014 15:21:33
Merci, information importante, je rectifie! :-)
Frédéric Clavert Site 20 août 2014 12:15:48
Argument très juste, mais on ne peut pas faire reposer la "faute" uniquement sur les chercheurs qui s'enfermeraient dans leur tour d'ivoire. Elle leur incombe pour partie, mais pas uniquement. Je vois de plus en plus la pratique de mon métier comme le meilleur moyen de participer à la vie sociale (politique comprise, d'ailleurs). Le seul hic de mon raisonnement est le suivant: comment exercer mon métier d'historien à une époque où les budgets sont en chute libre et où les postes sont rares, de plus en plus à durée déterminée et mal payés? Il y a une volonté politique de voir l'histoire au travers de Bern ou Deutsch. Ça coûte moins cher et ça entretient le roman national. Quels outils avons-nous pour lutter contre ça? Aucun.

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