Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

Le martyre d'Aaron et la destruction des temples

Le suicide d’Aaron Swartz fait réfléchir. Pour rappeler ce qui se répète partout sur le web et dans la presse : il s’agit d’un garçon génial qui s’est engagé dans le développement du web depuis une dizaine d’années, qui fut une des figures de proue de l’opposition victorieuse à la fameuse proposition de loi américaine SOPA, Stop Online Piracy Act1. Accusé d’avoir téléchargé2 une masse importante d’articles scientifiques sur la plate-forme payante JSTOR, il était menacé de lourdes peines par la justice américaine3. Comme tous, je déplore sa mort -quelle qu’en soit la cause, et il est probable qu’il ait été broyé dans les engrenages glacés et aiguisés de la machine judiciaire. Comme tous, je suis de son bord, naturellement.

Ce qui me fait écrire, c’est le sentiment que nous sommes au bord de la falaise. Les conflits autour de l’Open Access n’ont jamais été aussi virulents. Toutes les communautés scientifiques, les Etats, les universités ont fait de l’accès libre et gratuit de la production scientifique une nécessité. Les institutions publiques nous paient pour effectuer des recherches dont les résultats doivent être visibles et disponibles pour tous, gratuitement et librement. Et non plus passer par des maisons d’édition qui revendent notre savoir... parfois même aux institutions elles-mêmes qui en ont subsidié la création. Ainsi les universités ne veulent plus acheter à prix fort des accès aux grandes plate-formes payantes de publication en ligne, pour des articles dont une grande part ont été produits...par des enseignants-chercheurs qu’elles emploient. La lutte pour l’accès libre est donc terrible, y compris dans le domaine des sciences humaines et sociales, où la situation est encore plus complexe, puisque les institutions ou facultés qui oeuvrent dans ce domaine sont bien moins financées ou finançables -et donc moins capables de faire face aux majors de la publication scientifique payante- qu’en « sciences dures ».

Nous sommes au bord de la falaise. Et la mort d’Aaron Swartz semble être un symbole fort, peut-être un déclencheur. Déjà les milieux militants de l’open access en ont fait un martyr. En fait, c’est moins sa mort qui est symbole ou déclencheur... que la construction sociale que l’on en fait. C’est l’impact extraordinaire de ce suicide qui est utilisé comme levier par la communauté. Un décès en lui-même ne fait rien, c’est ce que l’on en fait qui compte. La réaction de Lawrence Lessig4, celle de Tim Berners-Lee5, parmi bien d’autres personnalités du web, sont autant de coups de boutoir qui poussent le modèle éditorial payant vers le vide, sur le bord de cette falaise. La mort d’Aaron -car personne ne l’appellera jamais par son nom de famille seulement : c’est Aaron et seulement Aaron- devient au fil des heures et de sa réutilisation politique de plus en plus insupportable. Chacune des photos de ce beau jeune homme souriant, fauché, comme on dit, « dans la fleur de l’âge », mise en ligne, frappe au cœur l’internaute moyen. Construction volontaire ou involontaire, mais construction malgré tout d’une image efficace. Il faudra étudier, quand on aura plus de recul (car on ne fait pas d’Histoire sans vrai recul), la constitution de ce dossier de canonisation. Puis analyser son impact.

Ne vous y trompez pas... au-delà de mon cynisme, il y a aussi de la compassion, mais aussi une certitude : nous changeons de paradigme et il y aura probablement un avant et un après Aaron Swarz.

 

Notes

1Loi qui voulait renforcer à outrance la lutte contre les menaces sur les droits d’auteur, en imposant des mesures de contrôle et d’intervention sur l’internet et en punissant plus fortement les contrevenants.
2Téléchargé ET NON mis en ligne de manière libre par ailleurs.. seulement téléchargé !
3JSTOR avait d’ailleurs retiré sa plainte, mais celle-ci n’était pas éteinte dans le chef de la justice fédérale.
5Un des fondateurs du WWW. Son tweet : « Aaron dead. World wanderers, we have lost a wise elder. Hackers for right, we are one down. Parents all, we have lost a child. Let us weep » est une épitaphe et  constitue un début de canonisation.
Par zid dans Combats pour l'Histoire 13 janvier 2013 17:09:23
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