Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Lire et comprendre les sources: au carrefour des mondes

La brusque explosion de communication scientifique, depuis deux ans, autour de la plate-forme Hypotheses a permis à bon nombre de jeunes chercheurs de sortir de l'ombre numérique. Parmi eux, Frédéric Clavert qui est le grand artisan numérique du CVCE à Luxembourg, "le" centre digital humanities luxembourgeois.

Il vient de publier une très jolie note sur le rapport de l'historien aux sources et notamment aux sources numériques ou par le biais du numérique -pour commenter son titre un peu elliptique.

Il y distingue une approche close reading-distant reading de la source et une autre approche computationelle-humaine, plaidant pour une mise en oeuvre de tous ces différents niveaux de lecture. C'est fort sage. Je voudrais commenter en m'appuyant sur mon expérience de médiéviste...

Il est essentiel, évidemment, le rapport à la source, au document primaire, initial, qui est censée être la "trace" du passé, le "témoin" (et en ce sens, je lance une pierre dans le jardin d'Agnès Callu dont je discuterai le triangle "objet-témoin-historien"  dans une prochaine note). Ce contact direct doit être quasi charnel, physique. Je plaide toujours pour une connivence totale avec nos sources, mêmes si leur contenu est parfois moralement discutable, comme les comptes rendus de réunions de discussions de dignitaires nazis de Frédéric Clavert. Cette relation intime est une condition pour permettre de la comprendre. Impossible de saisir ce qu'est un censier médiéval -ce document faisant le point sur l'état des revenus en cens et rentes d'une institution au Moyen Âge- si on ne s'immerge complètement dedans. Je m'inscris en faux contre les "picoreurs de données", qui sautent de source en source pour y glaner un épi par ici, un épi par là, sans se poser la moindre question sur les sources qu'ils moissonnent.

Alors, après le close reading, le distant reading: autant le “close” doit être très “close”, jusqu'à la fusion, autant le “distant” va de soi et est très progressif. Reprenons le censier médiéval. On a là un gros codex très poussiéreux, très sale, sans plan apparent, sans cohérence interne évidente. Il faut partir des notices, comprendre la structure d'une notice puis prendre du recul lentement: comprendre l'insertion de la notice dans la page... puis reculer encore: comprendre l'insertion de la page dans la "partie"/le cahier... Puis l'articulation des différentes parties entre elles. Faire des aller et retour en continu entre critique externe et interne, entre la donnée et le document. Puis reculer encore et contempler l'objet "codex censier", l'analyser en tant que tel, ses traces d'identité, d'usage, de conservation, d'insertion dans des séries archivistiques. Remonter alors à l'ensemble archivistique, replacer le tout dans son contexte de production et d'utilisation: trouver côte à côte des censiers et des comptabilités liées à ces cens et rentes perçus/dus n'est absolument pas anodin. La logique archivistique a un sens en histoire. Il faut alors la ramener, d'encore plus haut, à l'institution ou aux institutions qui produisent, utilisent, conservent ces archives. La distant reading n'est donc pas une simple prise de champ, c'est une véritable opération de grande ampleur, à différents niveaux.

Evidemment, on ne peut distinguer cette prise de champ de l'analyse humaine/computationnelle. L'analyse humaine tout comme l'analyse computationnelle sont elles aussi avant tout affaire de lecture à des degrés divers de distance. Par ailleurs, il me semble impossible de distinguer les deux analyses humaine et computationnelle, comme l'explique aussi Claire Lemercier dans son commentaire. Toute étude menée à l'aide des outils d'analyse informatique doit être conçue par l'homme qui y applique les règles de critique à l'entrée et à la sortie. Les outils du numérique sont... des outils. Et s'il est vrai que les sources nées numériques peuvent faire l'objet d'analyses numériques, quantitatives même, à différents niveaux, remarquons que les sources nées non numériques peuvent aussi être traitées de la sorte.

Enfin les médiévistes n'ont cependant pas attendu Franco Moretti pour étudier les textes et les manuscrits avec les outils du quantitatif. Les travaux d'Ezio Ornato et plus largement ceux du collectif de la Gazette du Livre Médiéval ont défriché le terrain amplement dans les années 80 du XXe s. Mais le quantitatif vivait ses derniers feux alors. Il rentre par la fenêtre du numérique ici: c'est fort bien et j'en suis heureux. Il serait intéressant d'étudier la nouvelle approche quantitative post-Moretti en la comparant et en la nourrissant de l'expérience des quantitativistes médiévistes et pré-modernistes dont les travaux ont commencé voici une trentaine d'année.

Ce qui me réjouit et qui transparaît des travaux en DH ces derniers mois, c'est le retour à la source, au document: le défi est de taille pour les contemporanéistes placés face à la massification documentaire de leur période de prédilection. Il semble plus complexe que celui des médiévistes. En fait, il n'en est rien: les problèmes d'échelle restent les mêmes et les silences documentaires sont encore plus cruels, sans oublier le plus passionnant: l'impossibilité de contempler (et donc de comprendre) le témoin. Retour à la note d'Agnès Callu et donc... à suivre! En attendant, je plaide pour une discussion critique plus forte que jamais autour des sources, entre médiévistes et contemporanéistes...

Par zid dans Diplomatique du web 17 novembre 2012 19:49:45
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