Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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L'histoire, les histoires, la mémoire

Roger Chartier est entré au Collège de France voici quelques semaines. Une juste consécration pour celui d'entre nous qui a le plus réfléchi sur l'écriture, la lecture, l'imprimé et le manuscrit ces dernières années, lui qui a tant apporté et continue à tant apporter à la connaissance de l'homme écrivant et l'homme lisant.

Sa leçon inaugurale, au titre énigmatique, « écouter les morts avec les yeux », n'a guère encore été commentée, pourtant elle mérite une lecture plus qu'attentive. J'y ai glané de quoi réfléchir sur l'histoire, puisque Roger Chartier y établit une différence entre le rôle et le statut de l'historien (dire le passé sous un régime particulier de la connaissance) par rapport à la démarche des architectes des entreprises de mémoire ou encore par rapport à ceux qui racontent des histoires (les écrivains du roman historique)1. Voilà une réflexion qu'il nous faut poursuivre: l'historien ne peut condamner les architectes de la mémoire ou les romanciers du passé. Pas plus que les uns et les autres ne peuvent condamner ou critiquer l'historien, ou encore l'instrumentaliser.

L'historien étudie l'homme ancien en usant d'une méthode critique fondée sur la démarche scientifique héritée des Lumières, il veut écrire le passé historique « vrai ». Mais ce n'est pas la même vérité que recherche l'architecte mémoriel: lui veut reconstruire le passé en fonction du présent pour comprendre, légitimer, justifier, accepter ce dernier. D'où les fameuses « lois mémorielles », d'où la lettre de Guy Môquet, les obsèques nationales de Lazare Ponticelli ou les cérémonies gaulliennes du plateau des Glières. Mais également le catharisme, en partie pure construction mémorielle régionaliste, ou encore les excuses officielles des princes et potentats pour la colonisation, l'inquisition... Attention, je ne veux pas dire que certaines de ces démarches mémorielles ne sont pas fondées en histoire scientifique, ni porter un jugement de valeur sur elles: elles sont devenues nécessaires, semble-t-il, à tous les niveaux. Jusqu'au niveau le plus individualisé de la démarche mémorielle, lorsque des « amateurs » (qu'ils me pardonnent le mot, hérité de ma position de « professionnel ») tentent de faire des reconstitutions de la vie du Moyen Âge, des combats et des habillements, de la cuisine, de la culture des champs (et on y adjoindra évidemment les reconstitutions actuelles, mi-folkloriques et mi-mémorielles, de scènes de fauche ou de moisson de nos aiëux du XIXe s., lors des grandes fêtes de village, lorsqu'on sort pour l'occasion les énormes batteuses à vapeur ou les vieux tracteurs pétaradants). Là aussi, nous historiens « scientifiques » (professionnels?) ne pouvons pas ou plus porter de jugement de valeur; même si nous devons lutter pour que ces entreprises mémorielles ne se mettent pas à vouloir éradiquer l'histoire scientifique.

Enfin la vérité de l'historien scientifique n'est pas non plus la même que celle du romancier, de celui qui écrit des histoires sur l'histoire. Les deux genres ont toujours coexisté: citons simplement, depuis que l'histoire scientifique existe, Walter Scott, Alexandre Dumas, Maurice Druon, avec aussi certes des Christian Jacq, Jeanne Bourin ou Juliette Benzoni, mais aussi des romans de plus haute volée comme l'éternel Nom de la Rose d'Umberto Eco...Plus récemment encore, les Bienveillantes de Littell. Il n'y a pas de contradiction, là aussi aucun jugement de valeur: le roman historique parle autrement du passé, il lui donne des couleurs plus chatoyantes, il le rend plus sexy d'une certaine façon. Lui aussi reconstitue, refait, recrée, avec parfois audace voire témérité, il abandonne les tabous scientifiques, il « prend des libertés avec l'Histoire », comme on dit. Certains couplent à leur discours des accents mémoriels, ils font du roman historique mémoriel -là aussi on retrouve les kilos de papiers consacrés aux soi-disants « cathares » ; on inclura aussi Jonathan Littell parmi ces romanciers qui se veulent porte-drapeaux de la mémoire: le discours public entendu et lu autour de la publication des Bienveillantes unissait clairement les deux options, tandis que les scientifiques pestaient...

Il nous faudrait accepter ces trois formes de connaissance du passé en n'excluant aucune, en ne méprisant aucune et en soutenant chacune.

Notes

1Chartier R., Ecouter les morts avec les yeux. Leçon inaugurale au Collège de France, Paris, 2007(Leçon inaugurale n° 195), p. 25-29.
Par zid dans Notes de critique historique 22 mars 2008 00:01:14
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