Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

Îlot

Si Paris est une ville fascinante, elle peut être aussi une ville vaniteuse, perdue dans une fuite en avant épuisante, dont la meilleure illustration reste la circulation à la fébrilité douteuse. J'y cherche toujours des ilots de paix, des endroits où le flux du temps se calme, où le coeur de la ville ralentit, abandonnant sa tachycardie démente. J'en ai trouvé un, magique. C'était tout à l'heure, j'étais à l'affut d'un photographe prêt à me tirer le portrait pour mon passeport, négligeant les photomatons accueillants comme des vespasiennes de gare. J'ai trouvé le « studio henry », perdu sur une grande avenue. Une petite devanture toute désuète, rien en vitrine, juste en très grand, en lettres de bois, sur un fond de planches, façon années '50-'60, « studio henry ». Là, un très vieux monsieur casquetté, habillé comme dans Jean Gabin ou Noël-Noël dans les « Vieux de la vieille », concentré sur une vieille télévision, seul, ne réagissant même pas quand j'ai poussé la vieille porte. Des photos d'identité? Oui, oui, c'est possible... Engoncé dans ses vieux gilets et dans son accent auvergnat, il m'a emmené dans l'arrière-boutique, sombre, sale, le platras tombant... Là, tout au fond, de vieux projecteurs fatigués égratignaient de faisceaux blafards un vieux prie-Dieu poussiéreux -pour les photos de première communion?-, un vieux cube sur lequel je dus m'asseoir pendant qu'il me tirait le portrait à l'ancienne, la casquette toujours bien vissée, comme il le devait le faire depuis des décennies, avec un vieux polaroid mathusalémique. « C'est comme Pagnol, ici », me dit-il, tout fier, « y a pas de grand décor », et j'acquiesçai. Je me pris à lui parler en retrouvant l'accent de ma Hesbaye natale et on a discuté d'histoire, de Moyen Age. Période merveilleuse: il devait y avoir alors une nature plus belle que jamais, des animaux partout, or, voyez-vous, me confiait-il, « je suis chasseur, et j'aurais aimé vivre au Moyen Âge ». Je n'avais jamais songé à cela, le Moyen Âge comme paradis des chasseurs. Pourquoi pas? Il a bien le droit, Henry, de rêver de ce Moyen Âge-là! Je suis parti de là tout heureux, comme si j'avais pris dix jours de vacances loin du tumulte, tout léger, je suis sorti, avec mes photographies, bien réussies. Je lui ai promis de revenir.

Par zid dans Mes histoires de médiéviste 18 mars 2008 23:33:03
(3) commentaires Ajouter un commentaire

Commentaires

zid Site 19 mars 2008 14:12:26
Etonnant, le nombre de "vieux", "vieille"... que j'ai éparpillés dans ma note hier soir. C'est probablement pour ça que je m'y suis senti si bien, ça avait des odeurs d'un autre temps, un Paris évanoui...
Nicolas 20 mars 2008 14:17:30
C'est marrant, mais penser à la chasse au Moyen Âge m'a fait penser à toutes les images véhiculées traditionnellement : activité de noble, femme avec épervier, paysan utilisé pour rabattre, posant des collets ou braconnant. Je colle ensuite l'image du chasseur d'aujourd'hui, qui tire à la chevrotine et laisse peu de chance à la bête. Comment s'imaginer chasseur au Moyen Âge ? Et des images que j'ai, lesquels ne correspondent pas à la réalité ?
zid Site 22 mars 2008 09:36:44
Nicolas> il faut aussi se mettre dans la tête de "studio Henry", avec ses souvenirs de chasse auvergnate, mi-braconnage, mi-vieille pétoire, seul ou avec quelques pays. Je ne pense pas que ce soit la même chasse qu'actuellement, en 4X4 (pardon, SUV), à dix ou quinze avançant en ligne sur un champ pour que rien n'échappe: c'est une autre forme de chasse. Pour "studio Henry", je m'imaginerais plutôt une chasse à la Raboliot. Mais c'est ce que j'imagine. Enfin, pour résumer: nous imaginons des formes de chasse actuelle et ancienne ; lui imagine sa chasse en fonction de ses souvenirs et y fait correspondre ce qu'il imagine de la chasse au Moyen Age. Et on va dire que c'est simple de faire de l'histoire?!

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