Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Le Moyen Âge de Tourgueniev

La rentrée littéraire, ce n'est pas le Beaujolais nouveau. C'est pire. La culture (ou plutôt l'acculturation) assénée en paquets de douze à l'étalage, avec la tronche des écrivaillons sur le bandeau-pour-aguicher-le-cultureux! Mais si le Beaujolais est synonyme de beaufitude profonde, la rentrée littéraire est plutôt synonyme de boboïtude (les successeurs des bcbg, eux-mêmes succédant aux bourgeois de la période-qu'on-ne peut-plus-nommer). Sans vouloir me livrer à une analyse sociologique, mais simplement donner mon avis subjectif: je préfère le Beaujolais nouveau, il a des relents moins musqués de pédantisme que la rentrée littéraire. On en est peut-être moins vite saoulé.

Jetons un voile pudique pour l'instant, j'y reviendrai avec Yasmina R. et son Oeuvre, dans quelques jours.

Plutôt que les dégorgements sirupeux ou les vomissements convulsifs du septembre littéraire, je préfère revenir aux classiques. Je vous recommande un best seller de la fête du livre de Bougival après la guerre de soixante-dix , les remarquables « Récits d'un chasseur » d'Yvan Tourgueniev, publiés en 1852 avec une révision en 18741.

Un ensemble de nouvelles remarquablement rédigées, entre le naturalisme, le romantisme et le fantastique. Et surtout, des passages extraordinaires pour l'historien du Moyen Âge: des descriptions terrifiantes de proximité du servage à la mode russe et de l'état d'esprit que « devait avoir », selon Tourgueniev, le serf russe au XIXe s.  On y voit le paysan attaché à son seigneur, son « barine », on le voit construisant sa foi orthodoxe en la tissant de superstitions de tout acabit, on le voit châtiant ses semblables au nom de son barine, ou puni pour avoir braconné! On y meurt comme dans Tchaikowsky, comme si la mort était une vieille compagne. Pour visualiser un certain Moyen Âge rural, il faut lire ce Tourgueniev-là.

Peut-on comparer le Moyen Âge occidental et la société russe du XIXe s. ? Est-ce la même chose? Probablement non. Le contexte social et politique est trop différent. Mais les assises juridiques et économiques, les « structures » sont assez similaires. C'est là que l'anthropologie/la sociologie et l'histoire se recoupent, lorsque des sociétés peuvent être confrontées.  Puis il faut retourner l'argument et se demander si nous ne nous trompons pas complètement lorsque nous essayons de comprendre le monde du servage médiéval: ne lisons-nous pas nos sources avec en tête les images de Tourgueniev? Nos prédécesseurs historiens, ceux-là qui ont été gavés de ce XIXe s. littéraire russe, n'ont-ils pas lu leurs documents médiévaux avec un oeil russe ? Comment savoir si, héritiers de tous ceux-là, nous ne transposons pas nous-même, sans le savoir, le servage russe du XIXe s. au servage de Francie ou d'Empire aux X-XIe s.?

Notes

1Si la notice de wikipedia ne se trompe pas!
Par zid dans Continuités et ruptures d'Histoire 7 septembre 2007 01:23:55
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