Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

Weblogs: l'atelier de l'historien

A la fin de cette semaine, je présente une communication sur les blogs et l'historien lors d'un colloque scientifique à Florence. Je me suis dit qu'il serait intéressant de la pré-publier sur le web, afin de recueillir vos avis, critiques positives comme négatives, suggestions...pour améliorer mon texte. Une sorte de méta-bloguage collectif! Merci pour vos réactions...

Introduction

Trois ans déjà! cela fait trois ans que je suis dévoré par l'envie de faire le point sur le genre particulier qu'est le weblog et la façon dont les historiens l'appréhendent ou, plus ambieusement, comment ils devraient l'appréhender selon moi. C'est un sujet difficile: il s'agit de parler du métier d'historien et de ses liens avec une « relative » nouveauté technologique: pas de réelle théorisation de l'histoire, pas de nouvelle approche des sources ici, mais un nouvel instrument de publication dont l'impact dans le monde de l'écrit reste euphorique et impressionnant. En somme, je tente ici quelques réflexions d'historiographie immédiate et d'historiographie prospective. Mieux, il s'agit de penser cet instrument en considérant  ses incidences sur les méthodes de la critique historique1.

1. Définitions

Avant toute chose, qu'est-ce qu'un blog? Il faut aborder l'objet de manière large. Revenons au décollage du web dans les années '90. Le réseau, rappelons-le, est au départ une création militaire destinée à l'échange d'informations. Il s'ouvre au monde avec le protocole du web, initié et lancé par Tim Berners-Lee, à partir de 1989-1990. Dans un premier temps, le réseau  est l'affaire des spécialistes, des informaticiens ou des bricoleurs; eux ne se privent pas pour créer des pages html, en statique, mais qu'ils mettent à jour de temps à autre. Les historiens ne s'y intéressent encore guère, mis à part les quelques audacieux du Médiéviste et l'Ordinateur qui lancent Menestrel dans la foulée...On pourrait écrire des pages sur le dédain de bien des historiens, même encore maintenant, par rapport au web, considéré comme un gadget, une simple « vitrine », un piège à gogos, un repaire de pornographes, un nid à virus... L'irruption d'internet dans les moyens de communication bouleverse les habitudes: ce devient le premier lieu de quête d'information brute. De plus en plus, depuis le début des années 2000, c'est une évidence: l'Internet a remplacé les galeries Lafayettes: on y trouve de tout. Et c'est encore décuplé par les progrès en matière de transmission des données: l'ADSL, le très haut débit remplacent les vieux modem 58K. Moyen de recherche, le web apparaît à beaucoup dans le même temps comme un moyen de publier, de faire savoir, quel que soit ce que l'on veut faire savoir. Jusque ça, la complexité technique empêchait que tout un chacun publie comme il voulait: il fallait mettre les mains dans le cambouis, jouer avec du code html, se trouver une place sur un serveur, etc, etc, et cela décourageait plus d'un.  

En parallèle à cette demande forte de publication, apparaît l'intérêt pour le logiciel libre et la liberté des échanges, qui fait couler tant d'encre depuis des années! Les enjeux économiques et idéologiques sont énormes: la rupture du barrage des grands monopoles est l'objectif, la libération de la culture via l'internet apparaissent comme essentiels. Car on veut concurrencer Microsoft mais aussi les grands opérateurs de communication en les « grillant » (et c'est Skype), les commerces de tout type en les concurrençant (ce sont les petites start ups commerciales qui marchent ou crèvent, telle la « bulle internet »)... Ce sont les grands instruments de connaissance -et là c'est Wikipedia, si controversé et pourtant maintenant incontournable: l'ignorer ou proner la défiance c'est commettre la plus grande des erreurs... C'est le développement d'outils collaboratifs simples, comme les logiciels « wiki », développés par des partisans acharnés du libre, permet la création de tels instruments de création de connaissance, encore peu utilisés chez les historiens, à tort à mon avis2.  Et en même temps que les wiki, voilà que naissent des systèmes de publication « clé en main », nés sous la même pression et avec les mêmes objectifs, destinés à des utilisateurs lambda, afin qu'ils puissent enfin se passer du code et publier rapidement, librement: les weblogs. Web logs pour journaux sur le web, contracté en blog et connu sous ce nom.  Grâce à ces logiciels-systèmes de publication, les CMS, Content Management System ou systèmes de gestion de contenus, n'importe quel individu capable de surfer sur le web peut tenir un blog. Je reprendrai ici la définition de Wikipedia, qui me semble cohérente: « Un blog ou blogue [...] est un site Web constitué par la réunion d'un ensemble de billets triés par ordre chronologique. Chaque billet (appelé aussi note ou article) est, à l'image d'un journal de bord ou d'un journal intime, un ajout au blog ; le blogueur (tenant du blog) y porte un texte, souvent enrichi d'hyperliens et d'éléments multimédias et sur lequel chaque lecteur peut généralement apporter des commentaires ».

L'histoire des blogs est récentissime: les premiers blogs américains, très sommaires, naissent au début des années '90, mais on voit apparaître les premiers blogs francophones vers 1995: ils sont canadiens. Cependant, il faut attendre la fin 1999 pour que le réel engouement commence, avec la naissance de la plateforme Blogger par exemple: il ne s'agit plus seulement d'un simple logiciel de CMS, Blogger propose aussi une solution d'hébergement, et le tout gratuitement. En d'autres termes, l'internaute allait alors sur le site de Blogger, créait son blog en moins d'une demie-heure et pouvait commencer à publier. Bien des plateformes gratuites similaires suivirent, et la moindre n'est pas la plateforme de la chaîne de radio Skyrock, qui lança la fameuse mode des skyblogs, si prisés par les adolescents voici deux ou trois ans: nous sommes évidemment très loin, avec ce genre de blog d'adolescent, de la création de contenu qui aille au-delà d'une perspective de cohésion sociologique: dans un skyblog, vous trouverez des photos et de commentaires brefs, ou encore de textes convenus et répétés ou de journaux d'expériences adolescentes: le genre du skyblog est très particulier, il trouve d'ailleurs une continuation dans la plateforme qui est en passe de le supplanter, MySpace. En France, les plateformes sont montées en puissance puis se sont succédées: 20six, Joueb, puis U-blog ont disparu, remplacées par Over-blog, Viabloga ou encore par les plateformes de blogs proposées par les grands journaux comme Le Monde! En Italie, on compte aussi de grandes plateformes qui vont et viennent, comme Splinder...

La facilité de créer son espace de publication, de le fonder avec une totale simplicité, a ouvert des perspectives insoupçonnées pour bon nombre d'écrivants. Il se trouve que le blog n'a pas encore acquis toutes ses lettres de noblesse. Pour beaucoup d'utilisateurs extérieurs, surtout pour les générations ancrées dans l'écrit de papier, ou encore pour les personnes qui s'opposent aux idéologies du « libre échange » de l'information -et elles sont nombreuses-, le blog n'est souvent que bavardage. Nombre d'utilisateurs confondent le modèle technologique « blog » et ses potentialités avec certaines utilisations dérivées les plus mises en valeur par le grand public, que ce soit le journal intime à la façon de l'adolescent, du jeune cadre ou du trentenaire déluré, que ce soit le lieu d'expression de réflexions politiques, économiques ou religieuses de l'un ou autre internaute prosélyte, que ce soit le lieu de révolte d'une personne ou d'un groupe -le groupe « sauvons la recherche » tient un blog.

2. Le blog et l'historien: la situation

C'est ainsi que le monde des historiens a découvert le blog, en même temps d'ailleurs que le wiki. Du wiki, je ne parlerai pas parce que hélas, il n'y a guère à en dire: les expériences de wiki par les historiens ne me sont guère connues, probablement les compte-t-on sur les doigts d'une main pour la France.

Du blog et des historiens: il y a là matière à discussion.

Car si le genre n'a pas pris, pour l'instant, en France, avouons-le, par contre, dans les pays anglos-saxons, il est très présent. Au congrès des médiévistes de Kalamazoo, cette année, une session est consacrée aux blogs de médiévistes, organisée par deux blogueuses médiévistes.

Les quelques listes de blogs d'historiens qui existent nous donnent un bon aperçu de leur complexité.

Je mentionnerai une liste peu complète sous forme de wiki, sur le blog-wiki « academicblogs », elle est surtout anglosaxonne. Cette liste est une héritière d'une liste emblématique de blogs scientifiques, déjà ancienne et close, celle du blog « Crooked timber », célèbre dans les milieux autorisés. Une liste plus ancienne est tenue par une des organisatrices de la session « blogs » de Kalamazoo, elle a le grand mérite de sérier les blogs et de les identifier par leur contenu et leur fréquence de mise à jour -car une des caractéristiques des « bons » blogs, des blogs réactifs, est leur réactivité et leur côté « vivant ». La liste la plus importante est dressée par les organisateurs du blog History News Network. A l'analyse rapide de toutes ces listes anglo-saxonnes, américaines même, il appert que la place des historiens blogueurs européens est réduite à la portion congrue. La catégorisation est somme toute assez sommaire: entre les blogs qui parlent d'histoire de l'art (une quinzaine), les « Historians who write about Many Things »  (environ cinquante-cinq),  les blogs qui parlent de vie universitaire (trente-cinq environ), ceux qui font du commentaire de l'actualité à la lumière de leurs compétences d'historien (une bonne trentaine), ceux qui parlent philosophie, spiritualité et théologie (sont-ils bien des historiens, tous? Pas sur...ils sont plus d'une trentaine)... on compte aussi une trentaine d'historiens touchant aux « digital humanities », une dizaine de blogs consacrés à des expériences d'enseignant, une cinquantaine de blogs dédiés à l'histoire et l'archéologie de l'antiquité, une quarantaine pour la « pre-modern history » (moyen âge et époque moderne), plus de dix blogs de contemporanéistes auxquels il faut ajouter évidemment une quarantaine de blogs d'histoire américaine. Toujours parmi les blogs anglosaxons: plus de quarante blogs écrits en anglais ou américain, souvent par des anglais ou américains et touchant un point de la planète, de l'Iran à la Russie en passant par le Canada, la Chine ou l'Allemagne... Un ensemble bien particulier de blogs tourne autour de « wars and warriors », plus de quarante blogs aussi! Et, tout à la fin de la liste, juste avant les divers inclassables ou inclassés (une quarantaine quand même, tous anglosaxons aussi), que trouve-t-on ? Quarante blogs sous l'étiquette « Primarily Non-English Language », dont l'essentiel sont en espagnol ou portugais: bon nombre de blogs sud-américains, quelques-uns de la péninsule ibérique. On compte onze blogs tenus à jour et en français, dont une moitié au moins n'est pas le fait de professionnels.

Que déduire de cette sèche présentation ? Que les blogs d'historiens sont principalement anglosaxons, que leur organisation est anglosaxonne. A l'analyse, il semble qu'un nombre important (mais difficile à quantifier) provient de non-professionnels de la discipline.

Leur contenu peut être très variable: pour certains, ce sont des notes personnelles, mi-biographiques, parlant parfois d'histoire: nous restons dans le genre du journal, du diary: expériences de vie universitaire, d'enseignement, réflexions politiques... C'est le cas dans le monde anglo-saxon où la pudeur l'a cédé devant le désir d'écrire et de communiquer, de constituer une communauté de lecteurs/intervenants/commentateurs3. D'autres blogs présentent des points d'histoire plus complets, souvent en rapport avec l'actualité: il ne faut pas s'attendre à des articles scientifiques dûment calibrés, mais plutôt à des notes de lecture ou à des réflexions critiques, comme sur le blog de la revue l'Histoire. Ce sont là de réels carnets de chercheurs. Parmi eux, certains blogs, très ciblés, se concentrent sur des domaines pointus, comme le blog Pecia dédié au manuscrit: là aussi, pas d'article scientifique de fond, mais de l'information brute et/ou de la réflexion. Enfin il importe de citer les blogs communautaires ou collectifs, destinés à assurer la cohérence scientifique et la diffusion de l'information de la communauté, destinés à faire circuler l'information en interne mais aussi en externe de cette communauté, afin de la consolider voire de l'agrandir. C'est le cas pour certains blogs de laboratoires ou d'équipes de recherche, comme le blog du Collectif de recherche international et de débat sur la guerre 14-18. Ou encore le Laboratoire d'histoire visuelle contemporaine de l'EHESS qui, sous la plume principale d'André Gunthert, publie les Actualités de la recherche en histoire visuelle. Le blog de Menestrel pourrait jouer ce rôle pour la communauté des médiévistes francophones, mais à l'heure actuelle, il faut reconnaître qu'il se cantonne dans un rôle de veille, ce qui n'est déjà pas si mal! Dans le monde anglosaxon, les historiens se retrouvent autour de History News Network, HNN.us, monté par la George Mason University. Dans tous ces sites, on va bien plus loin que dans le modèle soulevé par les détracteurs du blog, celui du simple « journal intime »: c'est un outil de communication et de publication complet. Ainsi, prenons HNN.us:, qui est à la fois un blog et un portail-blog: il héberge une volée de blogs, dont le blog collectif Cliopatria, très consulté ; il propose des pages où de jeunes historiens se présentent, il propose des enregistrements vidéos ou audios en podcast (pour dire les choses simplement, téléchargeables) avec des interviews d'historien...

Un des atouts et une des caractéristiques les plus décriées du blog est sa capacité à fonder une communauté. Deux blogueurs historiens américain et espagnol ont montré, par une petite enquête sur un ensemble de blogs historiens américains-espagnols, à quoi peut ressembler ces communautés, en demandant aux différents blogueurs interviewés quels autres blogs ils consultaient le plus souvent et pourquoi. La représentation de la toile que tissent ces blogs parle d'elle-même4: certains blogs, comme Cliopatria, tissent un réseau serré autour d'eux, permettant à tous de rester en contact direct ou indirect. La communauté se tisse visiblement sur chaque blog par le biais d'une « blogroll » ou liste de blogs mis en « liens », « favoris », proposés à la consultation par le blogueur visité. Cette communauté-là est la communauté désirée par le blogueur, ce sont les blogs qu'il reconnaît et qu'il valide par leur insertion dans sa blogroll -cela ne veut pas dire que les auteurs de blogs mis en liens font partie de la communauté réelle du blogueur: c'est une communauté rêvée. La communauté réelle apparaît davantage par le biais des commentaires aux différents articulets. En effet, un autre atout du blog est de permettre l'insertion de commentaires par le lecteur de l'articuler -se constitue ainsi une communauté de commentateurs, qui s'identifient ou non, sont connus ou non, tiennent un blog ou non. C'est une communauté très mouvante et somme toute assez virtuelle. Elle peut cependant donner lieu à la constitution de liens scientifiques plus forts: le commentaire de certains chercheurs peut induire des contacts plus approfondis, par le biais du courrier électronique, voire des collaborations scientifiques: par deux fois, la tenue du blog Médiévizmes m'a permis de nouer des contacts puis d'entreprendre de fructueuses  recherches communes avec des scientifiques commentateurs que je ne connaissais pas jusque là.

La communauté peut être encouragée par d'autres moyens, comme le « blog carnival » qui est très répandu dans le milieu des blogs américains, notamment historiens5. Un blog basique tenu par quelques historiens organise, une fois par mois ou davantage, la présentation d'un blog par son auteur, qui en profite pour mettre l'accent sur des domaines de prédilection ou ses thèmes favoris, en illustrant son propos par la présentation d'autres blogs ou notes de blogs apparentés.

Au-delà de la communauté rêvée ou de la communauté induite par les commentateurs, quel est l'impact du blog? Il peut être réel et d'importance. A titre d'exemple, au cours du mois de mars, Medievizmes a reçu des visites, citées en « vrac », émanant des serveurs des universités de Nantes, Lyon 1 et 2, Rennes 1, Leipzig, Paris 5 et 8, et Jussieu, Toronto, Fribourg, Genève, Harvard, Montpellier, Grenoble, Orléans, Bordeaux, Caen, Avignon, le Havre, Pau, Franche-Comté, Angers, Hambourg, Saint-Etienne, Sherbrooke, des visites de collègues du CNRS, de l'ENS, de l'ENSSIB, du ministère de l'éducation nationale, des académiques belges, japonais... deux connections de chez Microsoft. Et je ne compte pas les visites de professionnels ou d'amateurs d'histoire arrivant à moi par leurs connections privées. Les chiffres importent peu, ils varient beaucoup selon les blogs, la régularité de publication et la qualité de leurs notes, leur potentielle attractivité aussi. Il faut reconnaître que la tentation peut être grande de chercher l'audience, le « hit » comme disent les geeks, de voir monter ses statistiques de consultation, ce qui entretient le complexe de Narcisse de bon nombre de blogueurs: toute note qui touche de près une actualité brûlante peut ainsi attirer beaucoup de lecteurs, grâce à google et au bouche-à-oreille des blogs. C'est un travers dans lequel tombent aisément (volontairement?) certains blogueurs renommés, notamment dans le domaine politique. On retrouve rarement des blogs d'historiens dans ce genre de quête de renommée.

Le problème essentiel, pour tout chercheur, est de ne pas s'enfermer dans une communauté mais au contraire, de rester ouvert et à l'écoute des autres communautés émergentes ou déjà bien implantées. Il n'y a pas « une » blogosphère mais plusieurs, toutes en intercommunication. Le plus important pour un scientifique est de ne pas tomber dans un autisme de communauté: le travail de veille, d'écoute, de recherche d'information en dehors des cadres habituels est vital. Comment donc rendre cette veille effective? Aucun chercheur qui se respecte n'a le temps d'aller parcourir cent ou deux cents blogs intéressants et constituant plusieurs communautés tous les jours. Les technologies de syndication de contenu permettent fort heureusement de remédier à ce souci. Chaque site équipé de ce système de fil de syndication peut envoyer automatiquement, au moment de la publication, tout nouvel article publié sous un format de fichier XML à un autre site qui a noué le fil avec le premier. Ce dernier site récupère le fichier qui contient le nouvel article et l'affiche directement. En d'autres termes, vous qui avez accès au dernier site, vous pouvez lire l'article sans avoir besoin d'aller consulter le premier. Il suffit alors que ce dernier site par lequel vous délocalisez l'information d'un  blog récupère dans le même temps tous les nouveaux articles d'autres sites/blogs auxquels vous aurez décidé de vous « abonner » (gratuitement!) par l'intermédiaire de ces fils de syndication, dits aussi communément fils RSS. Ce genre d'agrégateur, comme bloglines, permet à tout un chacun de constituer son propre lieu de veille, qui rassemble les informations de tous les blogs qui vous intéressent6. Le logiciel de navigation web Firefox permet ce genre de chose également, tout comme le logiciel de courriel Thunderbird...

Ce système permet donc de rassembler des informations très largement, voire de les publier directement: un blog peut donc être en partie automatisé et permettre la communication de « nouvelles », « annonces de colloque », « annonces de conférences », « annonces de publications »...rassemblées par ailleurs. Ainsi le site web de l'IRHT annonce-t-il des colloques qui sont récupérés par le biais des fils rss du site de calenda.org, le calendrier des sciences humaines et sociales7.

3. Les blogs et l'historien: un avenir ?

Si on s'en tient à l'expérience actuelle en matière de blogs tenus par des scientifiques en Europe, et en particulier aux blogs scientifiques français, le tableau n'est pas brillant. Cela fait déjà plus d'un an que l'on nous parle de démarrage lent8. Mais dans les listes de blogs scientifiques, on ne voit guère d'historiens...9 Pourtant le paysage des blogs français en sciences humaines n'est pas si désolé: de plus en plus de jeunes sociologues ou anthropologues ouvrent leur blog: aussi bien des chercheurs CNRS que des enseignants chercheurs. Pour l'instant, le monde historien n'a guère démarré: on compte quelques initiatives venant d'historiens enseignants10, de quelques chercheurs avec des objectifs spécialisés 11 ou plus généralistes12, plus quelques initiatives collectives déjà citées13.

Comment expliquer ce manque d'intérêt? Une série de raisons apparaissent clairement si on lit entre les lignes d'un intéressant petit essai que vient de publier Joseph Morsel avec la collaboration de Christine Ducourtieux: L'histoire du Moyen Âge est un sport de combat...14 On y voit que le blog fait peur: il semble être une tour d'ivoire où le chercheur-blogueur se fait reclus, s'y haussant le col au sein d'une petite cour d'affidés où l'on parle un langage hermétique aux extérieurs, où l'on privilégie le bavardage de cour en le faisant passer pour du discours scientifique. Voilà le problème. Et ce n'est pas faux: le blog dans l'absolu peut n'être que cela, un simple journal intime ou journal « entre amis »: on n'y cherche rien ou peu de scientifique évidemment.

Mais aucun des blogs d'historiens francophones et peu de blogs anglo-saxons sont à considérer comme tel. Dans aucun des cas l'historien n'y parle de lui démesurément, chaque articulet publié touche souvent de près, parfois d'un peu plus loin, à des objets et des objectifs historiens15. Seulement, noyés dans la masse des blogs, les blogs d'historien pâtissent de l'image du blog comme « journal intime » et sont considérés comme du bavardage narcissique.

Ne pas avoir peur des blogs:voilà l'essentiel. Il faut tenter de comprendre. Comprendre d'abord qu'il s'agit là d'un instrument de publication inégalé, simple et rapide, permettant à la fois une excellente communication au sein d'une communauté scientifique, qu'elle soit limitée ou élargie, comprendre aussi et surtout qu'il s'agit là d'un moyen de diffuser, faire connaître le discours historien, au plus large.

Car un historien retranché dans sa tour d'ivoire ne discutera pas avec des amateurs qui essaient de faire de la reconstitution historique à leur façon ; un historien retranché dans sa tour d'ivoire ne pourra comprendre le mouvement des généalogistes sans lesquels l'accès aux archives serait rendu encore plus difficile qu'il n'est aux chercheurs ; un historien retranché dans sa tour d'ivoire laissera l'Etat ou les grands pontes répondre aux négationnistes qui attaquent au quotidien ; un historien ne peut être retranché dans sa tour d'ivoire. C'est son devoir de chercheur au service d'un certain humanisme démocratique. Et le blog nous permet de communiquer comme jamais. Cela donne une cacophonie avec des non spécialistes, l'intrusion de gens qui ne sont pas les bienvenus, des « amateurs » pas du sérail ? Parfois, souvent même. Mais les premières Annales, Marc Bloch et Lucien Fevre les ont voulues expressément comme telles, pour désenclaver l'histoire. Il n'y a qu'à lire la correspondance de Bloch et de Febvre pour les voir appelant à la plume un banquier, ou un juriste, ou un sociologue, ou un économiste, chacun avec sa contribution, chacun apportant son levier pour faire sauter les verrous.

Certes, les notules de blog n'ont pas la patine des articles acceptés par les comités scientifiques des grandes revues, mais nul n'a jamais dit qu'il fallait les comparer: ces notes, ce sont des raccourcis, des traits d'esprit, des esquisses de réflexion, des raccords audacieux, des hypothèses plus ou moins fondées mais toujours avancées. Il s'agit de pouvoir réagir aux urgences, agir comme un outil de publication alternatif, comme le souligne fort justement André Gunthert16. Alternatif: l'écriture de l'histoire évolue elle aussi, le weblog propose un nouveau modèle de publication, une nouvelle façon de lancer des idées, nouer des liens entre les professionnels et le public « amateur » ou simplement « curieux ».

Quant à la validation, ce n'est pas le nom de l'auteur qui la donne17; ce n'est pas un comité de lecture a priori, c'est une validation a posteriori: encensé ou démoli par les commentaires, un blog est jugé avec une très grande sévérité, aussi drastiquement que par un comité de lecture scientifique. Au fond, on en revient aux principes premiers de la critique historique, qui s'appliquent au document après sa publication.

Ces notes de blog, c'est de l'audace, cette audace qui fait avancer la recherche en donnant des idées aux autres. C'est donc, aussi, du don pur et dur, à l'instar du temps ou des idées qu'ont donnés Bloch et Febvre à la tête des Annales quand nos arrières grands parents les toisaient, méprisants.

Il n'y a d'autre façon de faire de l'histoire qu'avec audace et générosité.

Notes

1On trouve quelques publications déjà, sur le blog et l'historien. Voir notamment ici  ou ici.
2Je mentionnerai ici simplement l'utilisation par la section de diplomatique de l'IRHT d'un wiki en interne, qui a permis la rédaction commune d'un très complet guide du collaborateur et de l'utilisateur de la base cartulaire.
3 Un exemple ici.
5Des blogs de « carnival »: ici  ou ; des blogs choisis récemment pour ce carnival, comme ce blog danois parlant d' « early modern history » ou plus récemment, cet autre blog sur l'iconoclasme,  On notera l'existence d'un « agrégateur » de « blogs carnival », qui rassemble donc la veille sur ces différents « carnavals »,
6Voir par exemple le « bloglines » personnel de Got, auquel il donne la publicité d'accès,
7Pour plus de détails sur les fils RSS, voir l'excellente introduction de Got dans cet article du BBF. Les quelques lignes précédentes sur la syndication lui doivent beaucoup.
8On verra plusieurs articles publiés ici ou encore ici ou au début 2006 et annonçant de grandes espérances.
9Voir cette liste-ci: on notera le poids des chercheurs et enseignants-chercheurs de l'EHESS.
15La tentation subjective de l'historien est totalement assumée dans les notes de blog: probablement n'a-t-elle jamais été autant assumée depuis les débuts du métier.
17Qu'importe si je me nomme Pierre Laloi, Emile Ajar ou même Zid...
Par zid dans Notes de critique historique 23 avril 2007 17:08:37
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Commentaires

Nicolas 24 avril 2007 12:28:36
Je pars bientôt déjeuner, je n'ai pas tout lu, un point important cependant qu'il est de bon ton de rappeler. Si l'on voulait mettre des machines en réseau avant, il fallait qu'elle soient toutes du même constructeur (AT&T et IBM à l'époque). Or le DoD voulait se rendre indépendant des constructeurs et pouvoir faire circuler de l'information entre des machines différentes, qu'une machine AT&T puisse dialoguer avec une machine IBM. C'est très important à retenir, parce qu'on a là le principe d'interopérabilité qui est essentiel pour ce domaine et qui prouve sa puissance et son intérêt. Sinon je te renvois à cet article rigolo : http://youpifrance.blogspot.com/2007/02/internet-ctait-mieux-avant.html
Nicolas 26 avril 2007 12:21:57

Ayé fini ! Le texte était long, et plutôt intéressant.

Je te donne d'abord un retour personnel sur mon utilisation du blog. Je n'ai jamais été très fondu de blog. J'ai appris leur existence en haussant les épaules. Pourtant j'en suis effectivement un certains nombre et ma manière d'utiliser internet a changé.

La seule chose vraiment étonnante qui va de paire avec l'utilisation de blogs pour moi est le fil RSS. En dehors de ça, rien de bien nouveau (outre une utilisation du protocole HTTP qui a tendance à faire gonfler inutilement le trafic réseau).

Maintenant, je participe rarement au buzz autour des blogs. Je ne trouve rien d'exceptionnel ou d'intéressant sur l'objet blog en lui même, il s'agit juste pour moi d'un site Web.

En terme d'utilisation je lis ces billets comme des articles de journaux, c'est-à-dire, sur le coup, le jour même. J'ai par ailleurs énormément de mal à utiliser un blog comme référence. Je trouve que ça ne remplace pas les sites de documentations, de publications dont la structure est crée logiquement autour d'un seul et même sujet, et qui chercheront à être exhaustifs.

D'où pour moi une compréhension de deux points que tu abordes. D'une part voir les blogs en temps que phénomène. Les gens s'arrêtent finalement à ce qui se fait, comment c'est vu et non à ce qu'ils peuvent faire avec. C'est un gros problème. C'est un peu comme s'il n'existait que des magazines sur la chasse et que l'on est peur de faire un magazine sous prétexte que ça fait chasseur (aucune attaque de ma part vis-à-vis des chasseurs). J'ai peur que ce soit un peu ce dont est victime le blog. Je te rejoins donc sur l'idée de comprendre le blog. J'irai jusqu'à le désacraliser, le démythifier.

D'autre part la méfiance d'un blog, face au travail « prouvé scientifiquement ». Effectivement pour un article de fonds, le blog n'est pas adapté. Il est par contre excellent pour lancer, proposer des idées, indiquer une actualité ou parler de la maladie de peau de son chat.

Et ça, je trouve ça formidable (les idées, pas les maladies de peau). Ma prof de maîtrise lors d'une journée d'étude en son hommage s'est félicitée d'avoir recueilli autant de sympathie de la part de la communauté scientifique malgré une vie de recherche médiocre (ce qui est complètement faux, la seule différence avec d'autres de ses collègues c'est qu'elle accordait autant d'importance à la partie enseignement qu'à la partie recherche, son travail est très bon elle a juste dit moins de bêtises que les autres). Elle a alors suggérée que c'était sans doute dû au fait qu'elle avait proposé des idées intéressantes, qui ont pu intéresser d'autres personnes.

Je pense effectivement aussi que donner des idées est essentiel à la recherche et comme toi, je trouve que le blog est très adapté.

Donc en gros je suis d'accord avec toi :-). Qui plus est, je trouve que ton blog à lui seul prouve l'intérêt que peut avoir un scientifique a faire un blog. Sauf que le nouveau blogueur scientifique ne partira sans doute pas de là où tu es partis, muni d'un pseudonyme, d'une plateforme généraliste et d'un titre rigolo.

À plus !

Christophe 27 avril 2007 14:27:11
Bonjour, Je vois encore une autre utilisation possible de la technologie "Blog" par les historiens, à travers l'exemple du site "Dear Miss Griffis" (http://missgriffis.wordpress.com/). La technologie a été adaptée à la source diffusée : une correspondance éhangée durant la Première Guerre mondiale. Les abonnés au fil RSS de ce site ont pu ainsi recevoir, jour après jour, des nouvelles du quotidien de cette période, un post venu d'un autre temps. Faire revivre en quelque sorte l'expérience sensorielle qui a accompagné cette source, voici un protocole de diffusion assez intéressant me semble-t-il. Amitiés, Christophe.
crossingthebridge 28 avril 2007 21:21:48
Je ne suis pas sûre de la pertinence de ce que je vais avancer, je me contente de constater des choses peut-être sans grande signification mais... on dirait que tu ne blogues qu'à tes "moments perdus" et qu'exception faite de ce post, c'est plutôt à des heures indues... Quel sentiment peut-on en avoir ? Que blogger pour les historiens français est une activité marginale qui ne fait pas partie intégrante de leurs travaux, que tes interrogations tiennent moins à la nature des blogs d'historiens en eux-mêmes qu'à l'intérêt qu'on veut bien leur porter du fait de l'usage qu'eux mêmes en font ...?
zid Site 30 avril 2007 10:32:03
Nicolas, Christophe> merci pour ces pertinentes remarques! crossingthebridge> eh, je blogue quand je peux, quand mon travail de chercheur m'en laisse le temps... y compris, voire surtout à des "heures indues" (qui sont pour moi le moment où je me pose intellectuellement, le temps de la récollection...). Je sais que, selon les obligations consensuelles du blog, je devrais bloguer "régulièrement", au moins deux ou trois fois par semaine. Je pouvais le faire il y a deux ans, c'est plus difficile maintenant, vu que j'ai deux fois plus de travail, pour des raisons dont je n'ai pas à faire état ici. Mais je tiens à bloguer, j'y trouve de l'intérêt et je suis persuadé, comme je l'ai dit à Florence, que c'est un nouveau moyen de "divulgazione" de l'histoire, une nouvelle façon d'entrer en contact avec le public. Ce n'est pas le mauvais exemple de mon petit blog tout humble et mal tenu qui fait que les historiens ne bloguent pas -car ils ne bloguent pas: cette constatation, tout le monde l'a faite au colloque de Florence, où l'on a présenté le web investi par les historiens comme, bien souvent, un cimetière d'illusions perdues-, c'est la vision générale du blog qu'ont tous les historiens. Mais je ferai un petit compte rendu de ce colloque dans deux ou trois jours, je pense que ça peut intéresser bien des lecteurs.
lyonelk Site 10 mai 2007 00:01:58
Je découvre cet article seulement maintenant :-( (je suis pas top sur ce coup-là…). Je le trouve très intéressant relativement au panorama qu'il propose et des éléments de réflexion. C'est véritablement un article à garder longtemps relativement à la question des blogs en histoire. Par ailleurs, ce n'est pas que dans le domaine de l'histoire que la mauvaise compréhension de l'outil existe. Surtout au travers de l'amalgame : blog = journal intime. Je rencontre les mêmes clichés relativement aux blogs politiques par exemple. Dans cet ordre d'idée, la comparaison avec le monde anglo-saxons est également éclairante. Certainement que le rapport au monde et au blog est différent. Ce qui prouverait que le blog est culturellement bien adapté à la culture anglo-saxone. Notamment dans son rapport avec le savoir et sa construction. Pour finir, je suis extrêmement flatté que mon blog soit cité dans ton article. Merci. Juste une petite remarque mon prénom est bien Lyonel avec y et non Lionel avec i. A bientôt.
emmanuel laurentin 28 juin 2007 22:23:54
Cher Monsieur, Je m'appelle Emmanuel Laurentin et produis chaque jour la fabrique de l'histoire sur France Culture, émission dans laquelle Thomas Baumgartner avait parlé de votre blog. Il se trouve que je reçois demain matin Sabine Jansen qui dirige sur le Net une revue d'histoire lancée par Sciences Po appelée histoire@politique. Je l'interroge une quinzaine de minutes et vous demande si, par hasard et au dernier moment, vous accepteriez d'être au téléphone avec nous entre 9 heures et 9 heures 30 pour évoquer l'édition electronique telle que vous la voyez. Je sais que cette demande est tardive. N'en tenez pas compte si vous la recevez après vendredi heures. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce sujet à la rentrée. Mon numéro de téléphone à la radio est le 01 56 40 25 78. Cordialement Emmanuel Laurentin

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