Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

Poncif, style, topoï

 

Baudelaire : « il faut que l’auteur ait un poncif » [en français dans le texte]. Le poncif est un dessin du tapis. Léautaud –j’ai terminé ces jours-ci la traduction de In memoriam – note aussi, le 31 mars 1930 : « André Gide n’écrit pas des livres qu’un autre aussi pourrait écrire. C’est l’un de mes critères dans le jugement d’œuvres littéraires : si quelqu’un d’autre que leur auteur aurait pu les écrire ». Excellent. D’autre part, il faut éviter que le motif du tapis se change en rengaine. L’original devient cliché –bien des auteurs, ayant réussi un bon livre, se mettent à se recopier eux-mêmes… « déballent tout ce qu’ils ont à déballer ».

 

Encore du Jünger1. Que c’est vrai tout cela ! –et on peut l’étendre non seulement aux bons livres, mais aussi aux « livres qui marchent », qui se vendent bien. Pour preuve la diarrhée de romans ou de bandes dessinées dans le genre Dan Brown, ou encore dans le style guimauve comme les machins de Marc Levy.

Mais revenons au Moyen Âge. On distinguerait donc le « poncif » au sens Baudelaire-Jünger des topoï qui caractérisent une œuvre littéraire (ou « diplomatique », comme une charte) : ces topoï sont donc plutôt de l’ordre de la rengaine, des expressions-types qui reviennent sans arrêt, des tics d’écriture, conscients ou inconscients : des expressions personnelles qui renaissent souvent sous la plume, des traits qui troussés en rengaine. Ou encore des sources que les auteurs citent de préférence, les remâchant par cœur constamment. Le problème est le suivant : la plupart du temps, on reconnaît les œuvres des grands ou des petits auteurs à leurs topoï. C’est ainsi qu’on peut attribuer ou désattribuer des œuvres à Augustin ou Bernard de Clairvaux, ou encore Sigebert de Gembloux.  Mais alors… ce ne seraient pas de grands auteurs ? On a cru longtemps que telle ou telle œuvre était de Sigebert ou de Bernard ou d’Augustin en se référant au style –le style, c’est un peu moins que le poncif, si je lis bien Jünger. On a eu tort : ce poncif, d’autres l’ont imité, comme il y a des imitateurs du Da Vinci Code, des sous-Dan Brown (étonnamment, la chose semble possible). Le poncif est essentiel, mais il ne fait pas à lui seul un auteur. Ou alors, il faut considérer qu’il englobe les topoï. Sinon, comment caractériser un poncif, ce cardan sur lequel un auteur tisse son manuscrit ? Plus concrètement, comment définir un style ? « Fleuri », « audacieux », « enlevé »,  « vulgaire »… ça ne signifie pas grand-chose. C’est le piège qui est grand-ouvert devant les pas parfois naïfs de certains littéraires qui ont une vision trop esthétisante des choses. En d’autres termes : le poncif existe, il caractérise tout auteur. Il est composé entre autres de ces topoï qui ne l’amoindrissent pas mais en sont une composante essentielle. De même, on ne peut étudier seulement les topoï, il faut considérer le poncif dans son ensemble. Mais comment ? De manière cartésienne, je suppose. Mais encore ?

Notes

1Soixante-dix s’efface, t. 2, p.  344.
Par zid dans Notes de critique historique 15 janvier 2007 22:38:53
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Commentaires

Nicolas 16 janvier 2007 17:50:33

Je crois que c'est dans une interview des Ramones lues il y a longtemps qu'un des musiciens disait que les albums d'AC/DC étaient tous pareils. Mais que en même temps ils avaient un truc qui faisait qu'il prennait beaucoup de plaisir à les écouter tous. Il ajoute qu'il s'agit pour lui d'un véritable génie et que s'il arrivait à piquer leur « truc » à AC/DC il le ferait.

En dehors de toute considération esthétique sur AC/DC, je pense que c'est ça l'idée. Si l'on n'est pas en train de se répéter lamentablement, le poncif peut faire le génie. Et dans ce cas là, il devient très compliqué de déterminer ce qui constitue exactement ce génie.

Je viens de terminer un autre roman de Pratchett, qui ressemblait à tous les autres et qui m'a pourtant encore plus amusé que les précédents et moins que le prochain (ou l'ancien que je relirai), comme avec chacun de ses romans...

En bédé curieusement cela ne m'a jamais pris, je me suis mis à haïr Van Hamme, détester Arleston, ignorer Trondheim, mépriser SFAR, bouder Satrapi. Je vénère toujours Moore, mais pour le coup le dénominateur commun est plus souvent l'excellence que le poncif.

Mais, c'est aussi l'éducation qui permettra de voir les subtils différences entre ce qui semble identique pour le vulgaire. Un match de tennis ressemblera à un autre match de tennis pour qui ne connaît pas le tennis. L'amateur saura différencier le bon du mauvais (je reprends ici M. Perinnet, mon prof de grec au collège).

Sur une même trame on peut trouver un plaisir différent. Souvent au cinéma les gens disent qu'il n'y a pas d'histoire. J'avoue que bien souvent je me moque de l'histoire. Elle existe en général depuis plusieurs milliers d'années (genre qu'est-ce que l'histoire de Roméo et Juliette a d'original à l'époque où la pièce est écrite ?). Je peux m'attacher à de nombreux autres points, avant tout le scénario (que trop confondent précisément avec l'histoire), les dialogues, la musique, l'esthétique, la photographie et comment tout ça a été mis ensemble (entre autres).

Quant à l'autre histoire, celle que l'on aborde souvent ici et qui est censée se répéter, n'est-elle pas la recherche du poncif de l'humanité qui rejoue les mêmes choses, juste pour le plaisir ?

schnauzer Site 16 septembre 2010 22:24:15
C'est plutôt une question qu'un commentaire (mais je vais noter votre lien, car on a toujours besoin d'un plus médiéviste que soi). À propos de topoï, en dehors de la topique d'Aristote, est-ce qu'on ne fait pas aussi référence aux circonstances des juristes latins (l'hexamètre transmis par Quintilien) ? Quis, Quid, Ubi, etc. Sumpf et Greimas y font allusion, mais je n'ai plus les ouvrages en question. Merci. Beau Blog, by the way.

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