Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

« Georges Duby ou la nouvelle positivité de l’histoire »

Il est de bon ton pour certains, on l’a vu, de se défier de l’historien. Qui sait ce qu’est un historien, au-delà des définitions du Petit Robert ? Georges Duby n’a jamais manqué de dévoiler sa passion de l’histoire, d’expliquer son métier, de dire sa place au monde : ainsi en témoigne la postface qu’il ajoute aux dialogues avec le philosophe Guy Lardreau en 19801. Certes, il est d’aussi bon ton dans les milieux historiens, cette « corporation qui a ses rites, sa hiérarchie et son petit terrorisme interne », de lire désormais les œuvres du Maître du Mâconnais avec un petit sourire méprisant flottant sur les lèvres… œuvres écornées, textes vieillis, jugés un peu rapides ou trop beaux pour sembler « vrais »… Bah, au-delà de ces grandes mesquineries ou de ces petites déceptions, il nous reste, il me reste malgré tout, envers et contre tout, l’œuvre d’un Maître qui marque la seconde moitié du XXe s. historien d’un sceau que l’on peut certes égratigner, mais non point briser.

Ces lignes sont là comme un nouveau coup de marteau, afin de mieux enfoncer les chevilles de nos positions d’historien dans le bois tendre –fragile- qui constitue le monde des idées fondant la société, s’agissant notamment des idées les plus forces, comme celles qui touchent à l’enseignement de l’histoire. Voici :

« Mon métier consiste à poser des questions sur l’homme (sur l’homme d’aujourd’hui), à tenter d’y donner réponse en considérant le comportement de notre propre société dans une étape antérieure de sa durée. J’interprète pour cela des vestiges. Ce matériau me parvient déjà traité par l’érudition, et je dois l’affiner encore. Mais il me faut, quand je le manipule, respecter quelques règles : la morale de mon métier les prescrit. Ainsi suis-je censé employer tout le matériau disponible et n’employer que lui. Je n’ai pas le droit de lui forger de toutes pièces des compléments. Je n’ai pas, non plus, le droit –ce qu’il m’est moins facile de m’interdire – d’en écarter tel élément qui me gêne. Et si la masse en est si considérable que je ne puisse le mettre en œuvre entièrement, si je suis contraint de choisir, mon choix ne doit pas être arbitraire. Tout le reste, au fond, m’est permis, et notamment, si je ne  déraisonne pas, d’imaginer.

Ces contraintes consenties, et d’autres très pratiques, comme de situer avec exactitude toute information dans le temps et dans l’espace, je tiens pour assuré que la meilleure manière d’utiliser ce matériau est aussi la plus candide. Puisque c’est la vie que j’observe, toute théorie qui me tiendrait prisonnier me semble paralysante, desséchante, et je fais tout pour me libérer de son emprise. Non que je me figure tout à fait libre. Ma liberté est à son comble lorsque je me pose mes questions. Or je suis conduit à les poser de telle façon et non d’une autre par mes humeurs et par ce qui m’environne en ce moment-ci. Je suis captif de moi-même et de mon milieu, et je le reste tant que se poursuit le « développement », pour reprendre un mot que j’écrivais à huit ans sur mes cahiers de calcul après l’énoncé du problème. Un être qui n’aurait ni le même passé, ni les mêmes passions, qui n’écrirait pas dans le même temps, dans le même lieu, ne ferait pas, je le sais très bien, le même usage des mêmes données. Ainsi –puisque nous avons beaucoup parlé de cela-, l’influence du marxisme sur mon œuvre serait fort différente si j’étais de quinze ans plus jeune, si j’avais été militant et si je ne travaillais pas à Paris ou à Aix, mais à Prague. Ceci m’incite à beaucoup de circonspection lorsque l’envie me prend de parler de l’histoire comme d’une science.

Je ne suis pas un amateur, mais un professionnel : j’entends par là que mon métier me fait vivre. J’appartiens donc à une corporation qui a ses rites, sa hiérarchie et son petit terrorisme interne. Mes relations les plus étroites sont avec mes confrères, les maîtres, avec les compagnons qui m’aident et avec les apprentis que j’enseigne. Nous parlons entre nous de nos pratiques, dans notre langage d’atelier. Nous échangeons, comme il se doit, le résultat de nos recherches, en relatant dans le détail les recettes que nous employons et l’itinéraire que nous suivons. Un tel commerce rend chacun d’entre nous plus efficace. Il est d’autre part agréable.

Je suis cependant persuadé que notre métier perd tout son sens à rester replié sur soi. L’histoire, me semble-t-il, ne doit pas être principalement consommée par ceux qui la produisent. Si les institutions où notre profession prend place semblent aujourd’hui si mal en point, n’est-ce pas pour ce repli même, pour s’être tant coupées du monde que le monde s’accoutume à se passer d’elles, et fort bien ? Pour cette raison, je ne perds aucune occasion de m’adresser à d’autres qu’à mes élèves et à mes collègues. N’ayant plus à faire mes preuves, ni à les fournir par le menu, je change à ce moment de ton. Mais je ne me fais pas d’illusion : je n’atteindrai pas le gros du public. Celui-ci préfère, à juste titre, la fable ou l’enquête policière à ce que je puis, moi, lui raconter. Toutefois, je fais tout pour que ma voix porte. Puisque les questions que je pose ne concernent pas que moi-même, puisque les règles que respecte l’historien me paraissent former l’esprit à la rigueur critique, je souhaite évidemment que les échos de mon discours retentissent dans le système d’éducation et je lutte pour que la place de l’histoire, de la bonne histoire, ne s’y rétrécisse pas, mais s’y déploie. Je souhaite également que le plus grand nombre m’entende. Parce que j’aime communiquer le plaisir très vif que je prends à mon métier. Parce que surtout je le crois utile. Je crois à l’utilité de l’histoire bien faite. C’est-à-dire –le juste accord est difficile- avec lucidité et passion ».

Georges Duby, Postface aux Dialogues de G. Duby et G. Lardreau, Paris, 1980 (Flammarion, Dialogues), p. 193-195.

Notes

1 D’où le titre de cette note, qui est en fait le sous-titre, page 5, des Dialogues.

Commentaires

Got Site 11 janvier 2006 20:22:10

Merci pour ce texte, qui est effectivement intéressant et une petite réponse sur ceux qui écornent le maître (cela m'est arrivé de le faire, je dois l'avouer).

Je ne remets pas en cause le grand historien qu'était Georges Duby, j'en suis bien incapable, je n'en ai pas la légitimité et les remarques que je vais faire ne retirent en rien son travail de chercheur. Mais, je lui reproche précisément deux choses auxquelles il fait allusion dans ce texte.

Tout d'abord, il situe son intervention en tant qu'historien après le travail d'érudition. C'est assez amusant à lire, alors que l'historiographie actuelle semble (je parle avec prudence) marquée par un retour à l'érudition. Peut-être est-ce ma proximité avec l'École des chartes ? Mais,je considère, visiblement comme d'autres, que le travail de l'historien se situe aussi au niveau de l'érudition. Duby (mais il n'était pas le seul à penser cela à son époque) aurait certainement gagné à s'intéresser à l'érudition (plutôt que la dénigrer si j'ai bien compris) et les erreurs qui lui sont reprochées aujourd'hui ne seraient pas fondées, me semble-t-il ?

En ce qui concerne le dernier paragraphe, comment ne peut-on pas être d'accord ? Pourtant, malgré ce discours, on peut se demander pourquoi Duby n'a pas mis la "puissance" médiatique qu'il avait à la fin de sa vie pour amener d'autres historiens à intervenir dans les médias. Je lui reproche donc de ne pas avoir formé, amené et/ou permis à d'autres chercheurs d'être présent sur la scène médiatique. Aujourd'hui, à part Jacques Le Goff qui est de la même génération que Duby, existe-t-il un médiéviste universitaire connu par le public des curieux et je ne parle pas du grand public ? Je ne crois pas, alors que Duby aurait pu (aurait dû ?) préparer sa succession aussi à ce niveau-là, non ?

Authentiques 11 janvier 2006 21:56:39
Très interessant cette discussion sur Duby. Je voudrais signaler la jolie biographie de Steffen Seischab, Georges Duby. Geschichte als Traum, Berlin: Kadmos, 2004, qui gagnerait à être traduite. Les jugements y sont fins: sur les recherches de Duby (et leurs critiques), sa carrière, sa façon de se mettre en scène comme simple artisan de l'histoire, les bons et les mauvais côtés de la vulgarisation. Ce livre, produit d'une thèse, n'a pas vraiment trouvé son public en Allemagne parce qu'il est à la fois trop spécialisé (personne ne connait Duby) et trop vulgarisateur (expliquant le Moyen Age en commençant à zéro). Mais il rencontrerai sûrement très bien le large public francophone qu'avait Duby, enrichirait le débat, tout en aidant les historiens d'aujourd'hui à liquider ce "père" et à inventer leurs manières à eux, nouvelles, de jouer leur rôle public. Pour répondre à Got: Michel Pastoureau sans doute?
Plume Site 12 janvier 2006 17:46:55
Une question: toute l'énergie consacrée par les médiévistes (et, plus généralement, les enseignants-chercheurs en histoire) à la vulgarisation n'est-elle pas détournée vers une activité unique: la préparation du concours de l'agrégation et la réalisation de manuels ad hoc pour cette préparation?
zid Site 12 janvier 2006 18:33:23
Voilà une belle controverse. Comme quoi les notes les plus simples peuvent susciter des discussions intéressantes... Qui a dit que les blogs ne pouvaient pas enrichir la discussion scientifique ? Pour Got: c'est hélas vrai, Duby était de ces historiens des Annales très rétifs à l'érudition -mais n'y en a-t-il plus du tout ? Malgré le grand retour de l'érudition, je constate que bien des historiens s'en défient encore, ou du moins n'en usent guère, sans pour autant la critiquer. Pour dire les choses autrement: il est redevenu de bon ton de parler d'érudition, mais en use-t-on vraiment ? Revenons au Père. Duby était donc de son époque, homme de la Nouvelle histoire: on ne peut le juger selon nos critères actuels. A cette époque-là, c'était presque normal de dénigrer l'érudition qui, reconnaissons-le, était parfois pointilliste, nombriliste et pas toujours de bon aloi. Mais j'admets que son discours, lu maintenant, a un air un peu passé. Il faut prolonger l’œuvre de Duby en ce sens et la mettre à l’épreuve du feu des sources revisitées, réévaluées, rééditées, reconsidérées tout simplement. Quant au successeur médiatique de Duby, c’est vrai qu’il n’a pas préparé sa succession de ce côté, quoique de brillants médiévistes (J. Dalarun, G. Lobrichon, D. Iogna-Prat, J. Chiffoleau, etc., etc.) qui furent ses élèves en aient l’étoffe. Certes, il y a des J. Le Goff ou des M. Pastoureau… Il en manque quand même… Mais le problème ne vient-il pas de la base, des historiens eux-mêmes ? Historiens englués dans l’administration, la préparation des concours, les réformes de l’université ou du cnrs, prisonniers du carcan du « petit terrorisme interne » des institutions, peu trouvent encore le temps, l’audace ou même la volonté de s’abstraire de tout cela pour faire de la vraie vulgarisation ou de l’engagement. Hélas, je le déplore… Mais la vulgarisation n’est pas morte quand même. Et oui, cher Le Plume, le problème des commandes de manuels d’agreg est réel, il fausse un peu le jeu de la vulgarisation qui se trouve « orientée » vers les questions des concours… mais certains de ces manuels sont réellement très très bons. Pour « Authentiques » : je ne connaissais pas cet ouvrage de Seischab, merci mille fois. Je vais le commander et le lire. S’il est très bon, il faudrait trouver un historien/traducteur, ça devrait pouvoir se faire, non ? Ceci est donc un appel aux candidatures ! Pour la publication, je suis certain que ça ira tout seul. Qu’en pensez-vous ?

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