Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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L’historien et l’action

Est-ce le rôle des historiens de réagir comme ils viennent de le faire dans cette pétition publiée dans Libération le 13 décembre 2005 (plus accessibles sur le web, me semble-t-il) ? Si on lit certains commentaires, d’une agressivité étonnante, sur le blog de Pierre Assouline, ici et , on peut se demander si c’est bien pertinent, en effet. Si l’on se penche sur la nomination, par Nicolas Sarkozy, d’un avocat à la tête d’une commission pour mener « un travail approfondi sur la loi, l'Histoire et le devoir de mémoire », en un beau coup médiatique le démarquant de Dominique de Villepin… on se dira que ces historiens ne servent à rien et que, comme le dit Arno Klarsfeld, ils veulent « confisquer l’Histoire ». On nous accuse de nous comporter comme les prétendus détenteurs du savoir, mais qui ne savent rien ; on nous décrit comme des scribouillards de fiches, des hommes passifs et placides ; on distingue les « faiseurs de savoir » que nous sommes, des vrais hommes d’action que sont les politiques. Certes, je schématise. Mais quel gâchis. Quelle incompréhension. On voudrait mettre l’historien à la botte du politique, qui serait détenteur, lui, de la Morale publique… et pour ce faire, en un raccourci saisissant, convoquant Ricoeur et le bon sens bien de chez nous, on confond cette Morale avec l’Histoire qui doit (com)plaire.

L’historien est, évidemment, homme contemporain et perclus de contemporanéité, et s’il tente de s’abstraire de son époque pour comprendre les mondes enfouis, il les lit néanmoins avec les mêmes yeux avec lesquels il lisait son journal quelques minutes plus tôt.  Notre rôle est de nous en rendre compte et, avec toute notre force et toute notre capacité critique, nous devons tenter de comprendre les mondes anciens plutôt que les juger. Mais, engendré par son temps, l’historien a aussi le devoir de former son temps. Donc d’être actif, d’intervenir, d’être le trouble-pensées, le re-penseur, en prenant garde de ne pas devenir le révisionniste ou le négationniste… Homme d’action : c’est notre rôle, qu’on le veuille ou non. L’histoire est une pierre nécessaire de la démocratie, un levier d’une force inattendue, elle fait l’esprit d’un peuple, elle le façonne - elle le déforme si elle est reconstruite par l’Etat. Une histoire imposée par l’Etat n’est pas de l’histoire, c’est de la propagande. L’historien doit donc veiller à ne rien se laisser imposer et à tenir son discours. Mieux : ce discours, il doit se retrouver tel quel, adapté aux nécessités de la pédagogie, dans les manuels scolaires. Celui-là, pas celui d’Arno Klarsfeld.

Hélas, l’historien est placide, c’est trop vrai : combien osent réagir ? Combien osent défier les canons ? Combien d’enseignants d’histoire suivent-ils l’évolution de la recherche dans les domaines qu’ils transmettent ? Combien de chercheurs montent-ils au créneau ? Combien d’historiens interviennent-ils dans les journaux, mis à part quelques têtes brûlées ou quelques sommités que l’on sollicite pour leur aura ? Combien osent dire les choses ? Bien peu. Il en faudrait davantage. Je fais confiance à mes collègues et amis, je sais que les plus jeunes vont monter au front, du moins, je l’espère.

Détenteurs d’un savoir ? Spécialistes incontournables ? Elite insupportable ? Evidemment. Nous n’avons pas travaillé tant d’années, nous n’avons pas chacun arpenté notre pré carré, tellement foulé et parcouru, balisé de long en large et en travers, y laissant nos yeux, notre sang, nos proches pour approcher d’une meilleure connaissance, tout ça pour qu’on nous dise que notre avis compte autant que celui d’un politicien qui n’a probablement jamais fait de l’histoire qu’à coups de travaux de seconde main dans les meilleurs cas, de Michelet dans les pires. Notre avis compte, qu’on le veuille ou non. Ce n’est pas qu’il ne faille pas le confronter avec celui d’historiens amateurs qui ne soient pas du sérail, au contraire : il y a parfois des traits de génie dans les têtes non formatées par la recherche universitaire ! Mais avant tout et après que ces positions diverses aient été passées en revue, c’est aux chercheurs professionnels que reviennent la tâche, l’obligation et, pour utiliser un terme désuet, l’honneur de donner leur avis.

A l’historien de défendre son terrain et son métier, à l’historien de se battre avec ses armes, à l’historien d’être écouté ou de se faire écouter. A l’historien, l’écriture, la communication de l’histoire. Et à personne d’autre.

Par zid dans Combats pour l'Histoire 3 janvier 2006 00:52:01
(1) commentaire Ajouter un commentaire

Commentaires

BS 3 janvier 2006 08:22:02
Clap clap clap! (oui, je commente constructif, mais là, rien à dire)

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