Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

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Enfin libres!

Le logiciel dit "libre" s'est imposé ces dernières années dans le domaine des sciences dites exactes, dans la mesure où l'accès au code-source qui en forme le noyau permettait toutes les évolutions, dans la mesure où les scientifiques eux-mêmes sont, pour partie à coup sûr, parmi les principaux acteurs de la communauté "du libre", dans la mesure où seuls des instruments maîtrisés d'un bout à l'autre de la chaîne leur sont utiles réellement...

Dans les sciences humaines, le défi a été relevé plus lentement: en cause probablement la très piètre maîtrise des instruments par les scientifiques de ces disciplines: à l'heure actuelle, à part Word ou Excel, à part "leur" logiciel de messagerie et IE, peu de choses... Et encore ces logiciels ne sont-ils utilisés qu'à une faible part de leur potentiel. L'utilisation des bases de données reste marginale: une raison essentielle tient à l'individualisme des chercheurs en sciences humaines. Un traitement de texte et un tableur basiques leur suffisent.

Cette communauté est donc assez imperméable aux défis du libre. Elle commence seulement à s'ouvrir, par quelques portes basses et dérobées. L'idée d'entreprises communes "collées" sur le web, par le biais d'un interface, via du XML ou u e base MySQL, fait son chemin. Au lieu des traditionnelles et lourdes listes de diffusion (ah, les mailing lists !), les weblogs font leur apparition. Les fichiers papiers tenus en commun par les membres d’équipes de travail ou de recherche sont remplacés nécessairement par des bases de données. Les portails de médiévistes sont remis en question. De nouveaux projets soutenus largement par l'Agence Nationale de la Recherche ou la Direction de l’Information Scientifique du  CNRS vont jeter les bases d'une réflexion méthodologique approfondie que l'on peut espérer innovante.

C'est donc ici, aux premières lueurs d'une aube toujours incertaine, qu'il s'agit de faire du logiciel libre un des enjeux majeurs d'une nouvelle façon de faire de la recherche. Car ce n'est pas seulement le moment de lutter, avec des accents altermondialistes, contre les grands monopoles technico-commerciaux que nous connaissons pour l'informatique. C'est surtout le moment de reprendre le contrôle complet de nos instruments, de nous affranchir du "prêt-à-utiliser", des bases de données soi-disant clef en main (mais contrat de maintenance et d'apprentissage au coût exorbitant en poche, grâce à ces PME vampires de nos institutions de conservation et de recherche, développant leurs logiciels sur le dos de leur clientèle fidèle).

Certes, cela signifie qu’il faudra davantage encore travailler en équipe pour faire évoluer ces produits « libres », qu’il faudra se salir les mains pour comprendre « comment ça marche » plutôt que jouer au presse-bouton… mais tout compte fait, nous, historiens (et les autres), n’essayons-nous pas de comprendre « comment ça marche » lorsque nous nous penchons sur nos sources anciennes, afin de savoir qui les a rédigées, comment, pourquoi, avec quels moyens et quelles idées ? Ne consultons-nous pas d’autres collègues spécialistes de ces sources afin qu’ils nous expliquent comment mieux les comprendre ? Pourquoi ne pas appliquer la même curiosité aux instruments de travail que nous utilisons ?

Commentaires

blaesus 23 décembre 2005 23:20:54

Tu poses ici de nombreuses questions intéressantes, mais qui me laissent le même sentiment que certaines remarques d'Alain Guerreau dans son ouvrage l'Avenir d'un passé incertain, sur les responsabilités qui incombent au médiéviste dans l'exercice de son métier et leur réalisme.

Je suis face aux historiens comme le protagoniste de Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. Alors qu'il acquiert, à la suite d'une opération, une intelligence qui le fait passer de débile à génial, Charlie découvre par là-même que les plus brillants savants sont en fait des être humains, avec leurs faiblesses. Il y a de leur part une forme de paresse intellectuelle qui est à la fois odieuse (comment peut-on se contenter de ne pas lire telle contribution sous prétexte qu'elle est publiée dans une langue ignorée) et nécessaire (les gens ont besoin de loisir, leur esprit de repos).

Ma première désillusion vis-à-vis des historiens fut liée à l'utilisation de la sociologie et de l'anthropologie par les historiens. Dans la plupart des cas,ils utilisaient une bibliographie inappropriée, vieillie. Et la réciproque m'a parue aussi vraie.

D'où le point essentiel que tu indiques : la collaboration. La recherche en sciences humaines est tellement solitaire. Les chercheurs se retrouvent uniquement en séminaires hebdomadaires tout au plus, ou pour répondre à des commandes d'éditeurs. J'ai eu l'occasion des voir des historiens de grande qualité collaborer avec Got à l'École des chartes. Ils étaient prêts à participer, mais souhaitaient n'avoir qu'à jouer au presse-bouton. Je ne jetterai la pierre à personne. S'est mise en place une réelle collaboration entre des ingénieurs, des éditeurs électroniques et des historiens. Les résultats sont stimulants.

Mais le risque de dispersion est grand quand on passe de l'intérêt au "relevage de manche". Got a cessé d'être historien pour devenir éditeur. Tant mieux d'ailleurs (Je veux dire qu'il est bon à ce qu'il fait, pas qu'il est mauvais historien). Lucien Febvre considérait que l'historien avait autre chose à faire que philosopher. Cela ne veut pas dire qu'il doit ignorer la philosophie de l'histoire, mais ne pas la produire lui-même, ce qui est le boulot du philosophe. Et je pense que c'est aussi valable pour les outils informatiques. Il faut surtout des collaborateurs à multiples compétences, et là, c'est souvent la formation qui pèche ; ou le temps qui manque, car, étudier le temps des sociétés humaines prend en soi beaucoup de temps. Le risque avec l'historien curieux qui s'y colle, c'est de se limiter à une forme de dilettantisme confortable. Combien parmi tes collègues passent pour des poids-lourds en langues, informatique, archéologie, sociologie, anthropologie, alors que leur point de vue est devenu obsolète. Ce n'est pas eux que je critique, mais le fait qu'ils restent des références en des sujets qui ont fini par les dépasser. L'historien doit lever le nez de son confort intellectuel, mais le peut-il seul ? Est-ce que cela ne pourrait pas suffir si, plutôt que de se "salir les mains", il était simplement en mesure de choisir sur quel bouton cliquer ? Il me semble que la clé est le développement de nouveaux métiers, fondés sur une réelle interdisciplinarité. Là peut-être, pourrait-on voir se développer de réelles équipes de recherches qui font coïncider les curiosités du chercheur, du technicien, de l'ingénieur pour produire une connaissance commune...

À ce que j'ai lu, on admet en physique quantique que l'observation contribue à façonner la réalité de l'objet étudié. C'est évidemment aussi le cas en histoire. En appelant les historiens à utiliser des instruments libres, qui répondent à leurs besoins et évoluent avec, tu les invites à élaborer une connaissance libre. Merci

zid 3 janvier 2006 01:12:53
Blaesus> Bien d'accord avec toi, c'est de nouveaux métiers dont nous avons besoin... Mais ils apparaîtront quand les historiens/spécialistes les demanderont... Et ils ne les demanderont que quand ils auront pris conscience de leur nécessité. C'est pour cette prise de conscience-là qu'il faut encore et encore se battre. Le monde change! Merci pour ce très intéressant commentaire

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