Apologie pour l'histoire continue ou les carnets d'un médiéviste

Photo aléatoire choisie par Zid

La littérature « pipole »

« Une nuit, il y a de cela plusieurs années, je prenais avec [S.T. Coleridge] le thé dans Berners Street […]. D’autres personnes étaient là avec moi ; et, au milieu de considérations charnelles sur le thé et les rôties, nous nous délections tous à boire une dissertation au sujet de Plotin, sur les livres attiques de S.T. Coleridge. Soudain un cri s’eleva : Au feu ! au feu ! Et tous, maître et disciples […], nous nous ruâmes au dehors, avides du spectacle. Le feu était dans Oxford Street, chez un facteur de pianos. Et, comme cela promettait d’être un incendie de conséquence, j’eus du chagrin que des engagements m’obligeassent à quitter la société de M. Coleridge avant que les choses en fussent venues à leur période décisif.

« Quelques jours plus tard, je rencontrai mon hôte platonicien, je lui rappelai l’incendie en le priant de me faire connaître comment ce spectacle si prometteur s’était terminé. ‘Oh, monsieur, dit-il, il a fini si mal que, unanimement, nous nous sommes mis à le siffler’.

« Or quelqu’un supposera-t-il que M. Coleridge, trop gras pour être un personnage de vie active, mais sans nul doute digne chrétien, que ce bon S.T. Coleridge, dis-je, fût un incendiaire, ou seulement capable de souhaiter du mal au pauvre homme et à ses pianos (dont plusieurs, je pense, avec claviers additionnels) ?  Au contraire, je le tiens pour être de cette espèce d’hommes qui, j’en oserais gager ma vie, mettraient, en cas de nécessité, la main à la pompe, encore qu’il soit plutôt gras pour donner une preuve si ardente de sa vertu. Mais quel était, ici, le cas ? La vertu n’était en rien intéressée. Une fois arrivée les pompes à feu, toute moralité s’en remettait au bureau des assurances. Et puisque tel était le cas, il avait bien le droit de satisfaire son goût. Il avait laissé son thé. N’allait-il rien avoir en retour ?

« Je maintiens que l’homme le plus vertueux, ces prémisses établies, était autorisé à se faire une volupté de l’incendie et à le siffler, aussi bien que tout autre spectacle qui eût élevé une attente dans l’esprit public pour, ensuite, la décevoir ».

Ainsi s’exprime le piquant Thomas de Quincey, en son premier mémoire (daté de 1827) sur De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, dans une traduction d’A. Fontanais, parue au Mercure de France en 1929 (6e édition), p. 15-17.

Humour anglais, seulement ? Non point. Contrairement à l’idée reçue, il n’est pas récent,  l’attrait pour le sordide, le potin, le scandale, le voyeurisme des magazines pipole (mais aussi des autres, sous le voile pudique de l’ « information »), que cette soif d’écrivaillerie scandaleuse, si méprisée par les beaux esprits (ceux-là même qui se ruent sur Voici dans la salle d’attente du dentiste). Trop facilement considéré comme la manifestation d’une hypothétique décadence culturelle de la société, ce goût du potin existe depuis bien longtemps. Ou plutôt ce goût pour une petite littérature d’amusement, pleine d’histoires égrillardes, de scandales qui font rougir les ménagères, d’affaires de cœur ou de sexe. L’Antiquité m’est moins connue, mais des traces de ce genre d’intérêt pour le « livre léger » se trouvent au Moyen Âge, dans les grands recueils de vies de saints pleins de petites historiettes parfois burlesques qui devaient bien faire pouffer à leur lecture au réfectoire de l’abbaye (je suis ici la sainte parole d’un mien maître auquel je rends hommage par ces lignes). Mais je n’insisterai pas sur le Moyen Âge aujourd’hui.

C’est plutôt le XVIIIe s. qui retiendra mon attention ici, après la lecture du petit ouvrage de Robert Darnton intitulé Edition et sédition. L'univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Paris, 1991. S’appuyant sur des dossiers exceptionnellement fournis de quelques maisons d’édition et de distribution de cette époque, il montre que le best seller d’alors n’est pas Rousseau mais bien un ouvrage d’anticipation plus ou moins contestataire, intitulé 2440, décrivant Paris comme un nouvel éden, un monde froidement irénique et pacifié (ou plutôt équarri, entre le « back to the trees » de Roy Lewis et 1984 de George Orwell). Puis viennent des ouvrages polémiques, surfant sur l’actualité politique en couplant politique, scandale et pornographie, qu’ils concernent des femmes ou des hommes proches du pouvoir royal. Livres interdits par ce même pouvoir : livres que l’on s’arrache, évidemment. Livres qui circulent sous le manteau, que l’on ne cite qu’à mots couverts, dont les libraires raffolent pour « booster » leurs ventes…

Rien n’a changé réellement, avec les biographies sulfureuses de stars de la télé ou de la politique, les pamphlets ou les livres-événements, les magazines pipoles et les pages week-end des grands quotidiens : toujours ce même goût porno-chic, aux relents de scandale et d’interdit. La seule différence : ils ne sont plus (tout le temps) interdits.

Par dans Continuités et ruptures d'Histoire 8 décembre 2005 18:05:16
(3) commentaires Ajouter un commentaire

Commentaires

Manue Site 10 décembre 2005 10:06:49
De la science-fiction au XVIIIe siècle ? Fichtre, je l'ignorais.
Nicolas 14 décembre 2005 18:48:59
Je ne suis pas un spécialiste de ce genre de texte pour l'antiquité, mais a n'en point douter, ils sont nombreux. L'Histoire Auguste en est sans doute l'exemple le plus important. Aristophane n'est pas mal non plus dans le genre.
Nicolas 15 décembre 2005 09:59:28

Manue : ho.. tu as la classe ! Tu fais des commentaires avec un langage XVIIIe ! (il me semble que "fichtre" est la contraction de "fiche" et "foutre" et qu'il apparaît au XVIIIe.

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